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«AOC», le nouveau visage de la gauche américaine

«AOC», le nouveau visage de la gauche américaine
AFP

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La nouvelle représentante démocrate de l’arrondissement du Bronx à New York, Alexandria Ocasio-Cortez, dérange beaucoup la droite. Ses idées sont moins marginales qu’il ne paraît.

L’histoire de celle qu’on surnomme AOC a de quoi attirer l’attention. Après une campagne menée avec peu de moyens elle a battu un poids lourd de l’establishment de son parti à l’élection primaire pour devenir candidate et éventuellement remporter le siège solidement démocrate du 14e district de New York et devenir, à 29 ans, la plus jeune femme de l'histoire à siéger au Congrès des États-Unis.

Normalement, le fait qu’elle se déclare ouvertement à gauche et ne rechigne pas à l'étiquette de «socialiste» devrait la confiner à la marge de la politique américaine, mais elle s’est rapidement imposée par sa maîtrise de la communication sur les réseaux sociaux, où elle est devenue l’une des personnalités politiques les plus suivies. Comment expliquer cette popularité? Il serait facile de dire que sa notoriété n’est que superficielle et qu’elle représente une mode passagère qui finira par coûter cher à son parti. Ce serait une erreur.

Malgré le fait qu’elle manque d’expérience et que certaines de ses déclarations l’ont amenée à faire des erreurs que ses adversaires ne se sont pas gênés pour utiliser contre elle, Ocasio-Cortez s’impose de plus en plus comme une voix incontournable de la gauche de son parti, dont l’influence pourrait être déterminante d'ici à novembre 2020. Il y a au moins trois bonnes raisons qui expliquent son ascension: son style, ses idées et l'environnement partisan polarisé.

 

Un style direct, rafraichissant et efficace

Lors de sa première intervention au comité de la Chambre des représentants sur la surveillance des institutions (House Committee on Oversight) sur le financement des élections, AOC a volé la vedette en dénonçant la capture des politiciens par les pouvoirs de l’argent. Le clip vidéo de son intervention est devenu viral.

Dans cette brève performance, elle parvient très efficacement à dénoncer l’omniprésence de l’argent dans les élections et la faiblesse des règles contre les conflits d’intérêts. Qu’on soit à droite ou à gauche, il est difficile d’être en désaccord avec ces dénonciations. Elle ne manque pas non plus de souligner que le président lui-même est sujet à de multiples conflits d’intérêts pour lesquels il n’existe aucun contrôle efficace. Sa jeunesse et ses talents de communicatrice en feront une porte-parole incontournable de son parti à l’endroit des jeunes.

Des idées proches des préoccupations réelles d’une majorité d’Américains

Son style est engageant et efficace, mais ce n’est pas tout. La force de la démonstration vient du fait que les travers de la démocratie américaine qu’elle dénonce sont réels et que les préoccupations qu’elle énonce sont largement partagées par la majorité de ses concitoyens. Après tout, Donald Trump lui-même n’avait-il pas exploité ces thèmes lors de sa campagne?

Les républicains et leurs alliés des médias de droite ne se gênent toutefois pas pour attaquer la jeune vedette démocrate en brandissant le spectre du socialisme. En effet, il est vrai que la majorité des Américains s’identifient comme des conservateurs ou des modérés et réagissent négativement aux étiquettes généralement associées à la gauche, comme «libéral» ou, encore pire, «socialiste» ou «social-démocrate». C’est vrai, mais quand on prend le temps d’écouter les propositions de politiques publiques de madame Ocasio-Cortez, celles-ci sont généralement appuyées par la majorité de l’électorat. C’est manifestement le cas pour les problèmes de corruption du système politique dénoncés dans l’extrait vidéo ci-dessus. Quoi qu'en disent les porte-parole de la droite, les idées environnementales qu'elle défend dans son «Green New Deal» et que tous les candidats démocrates potentiels à la présidence ont endossées sont aussi largement acceptées par la population.

C’est aussi vrai pour une autre proposition récemment mise de l’avant par AOC, qui milite pour une augmentation des taux marginaux d’imposition qui pourrait aller jusqu’à 70% pour les revenus annuels dépassant les 10 millions de dollars. Évidemment, les milliardaires détestent cette proposition et c’est entre autres ce qui a incité l’ex-PDG de Starbucks à contempler une candidature indépendante en 2020. Par contre, les sondages montrent qu’une majorité d’Américains sont favorables à une augmentation importante des taux d’imposition sur les grandes fortunes, qui est également favorisée par plusieurs économistes de renom (dont le prix Nobel Paul Krugman). En fait, plusieurs économistes notent qu’une augmentation importante du taux maximum d’imposition pour les revenus excédant les millions de dollars n’est pas une proposition si radicale que cela. Comme le montre la caricature ci-dessous qui date de quelques années, de tels taux ont été pratiqués par des administrations des deux partis dans le passé.

Polarisation et mobilisation

Finalement, la polarisation partisane qui domine le paysage politique américain favorise aussi la normalisation de personnalités politiques comme Alexandria Ocasio-Cortez. En effet, de la même manière que la droite se rallie à un personnage controversé comme Donald Trump lorsque celui-ci est attaqué par le parti adverse, les attaques soutenues de la droite contre AOC ne font que renforcer ses appuis de la part des démocrates.

Il ne faut pas sauter aux conclusions en concluant de tout ceci que la plus jeune femme élue au Congrès dans l’histoire des États-Unis deviendra bientôt la principale voix de son parti ou qu’elle est destinée à une candidature présidentielle quand elle aura atteint l’âge minimal requis de 35 ans, tout juste avant l’élection de 2024. Il faut toutefois se rendre à l’évidence: elle sera un facteur non négligeable d’ici à l’élection de 2020 et fort probablement un atout important pour aider son parti à mobiliser les jeunes à voter en plus grand nombre que d'habitude.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM