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Sous le jeu des apparences

Blanc
Photo courtoisie Blanc
Deni Ellis Béchard
Alto
316 pages
2019

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Qui est vraiment Richmond Voos, Américain qui, sous couvert d’écologie, en mène large au Congo ? En le cherchant, le narrateur lèvera le voile sur bien plus qu’un roitelet local.

Deni Ellis Béchard est un auteur à part. Globe-trotter qui a traversé une soixantaine de pays, il a lui-même un pied dans deux cultures, né d’une mère américaine et d’un père québécois – voleur de profession comme il l’a raconté dans un précédent ouvrage.

Sa plume, sensible, précise, le démarque aussi. Dès la première page, l’évocation d’une « peau d’une teinte plus pâle que l’or, presque écrue » en fait voir la richesse, par ailleurs remarquablement rendue par sa traductrice, Dominique Fortier, elle-même écrivaine de renom.

À quoi s’ajoute sa capacité de révéler avec finesse ce que d’autres dénoncent à grands cris – et l’effet est bien plus convaincant.

Dans son roman précédent, Dans l’œil du soleil, Béchard remettait en cause la mission que s’était donnée l’Occident d’aller sauver l’Afghanistan. Cette fois, ce sont les privilèges de l’homme blanc qui nourrissent son récit.

Nous sommes en République démocratique du Congo, avec un narrateur qui est Béchard lui-même, écrivain et journaliste. Il est venu enquêter sur Richmond Voos qui vit dans la forêt pluviale depuis trois décennies et qui contrôle son territoire d’une main de fer.

Pour ses donateurs américains, Voos est un héros, car il a créé des parcs nationaux et protégé des espèces menacées. Pour bien des Congolais, c’est un homme corrompu, amateur de très jeunes filles et qui menace quiconque se dresse sur son chemin.

Mais les personnages troubles ne manqueront pas dans l’entourage du journaliste. Ainsi de l’aimable pasteur congolais, qui a des ambitions politiques. Ou du minutieux anthropologue, si passionné par le cas d’une fillette blonde, enfant de la rue qui se dit possédée par le démon, qu’il la réduit à un sujet d’expérimentation. Sans oublier ces Congolais chez qui il loge ou qui le véhiculent : l’aident-ils ou se jouent-ils de lui ?

Le Deni Béchard du roman croyait bien connaître le Congo, où il avait séjourné au moment de la guerre, dix ans plus tôt. Cette fois, il y pénètre plus profondément et c’est tout un théâtre des apparences qui se dévoile.

On se promène entre des Occidentaux qui sont là pour leurs propres intérêts, même en affichant de bons sentiments, et des Congolais qui cherchent à tirer leur épingle du jeu – mais qu’on blâmera sévèrement s’ils appliquent les mêmes méthodes que les Blancs.

Alors Béchard s’interroge. D’abord sur sa propre prétention à tout comprendre. Puis sur le sens même de l’identité ; après tout, même les Africains métissés n’arrivent pas à entrer dans le rang des dominants. Ce qui ramène le souvenir de son père, Québécois dominé en terre d’Amérique, mais qui avait trouvé le moyen de dominer l’Autre à son tour.

Toutes ces pistes s’emmêlent, brouillent les repères, sortent des lieux communs. Mais forment un tout cohérent, brillant. Donc restent en mémoire.