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Monsieur Jean-François, j'comprends rien

Monsieur Jean-François, j'comprends rien
Photo Simon Clark

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En classe, je tente d’expliquer le plus clairement possible. J’essaie d’être cohérent. Toutefois, malgré tous mes efforts de pédagogue, il m’arrive d’entendre cette remarque : « Monsieur Sylvain, j’comprends rien ! »  

Depuis quelques semaines, en écoutant mon ministre de l’Éducation, j’ai l’impression de vivre le même drame que mes élèves. Je tente de comprendre la logique, de suivre les explications afin que le sujet soit clair dans ma tête, mais je n’y arrive pas.     

Sujet 1 : Taxe scolaire  

Le projet de loi de votre gouvernement vise l’instauration d’un taux unique de taxation scolaire arrimé au plus bas taux en vigueur actuellement. Coût de la mesure : près d’un milliard $.      

Monsieur Jean-François, dites-moi, cet argent en moins dans le système d’éducation, nous allons le prendre où ? Comment s’assurer que le réseau ne sera pas soumis aux aléas des futurs budgets ? Qui va payer la différence ?     

J’ai l’impression que votre gouvernement redonne à tout le monde, mais que le contribuable de la classe moyenne sera le dindon de la farce.     

Selon Brigitte Breton, « à part répondre à une promesse et à une surenchère électorale, le projet de loi 3 est loin d’être une si bonne affaire pour les Québécois. »   

Est-ce possible de m’éclairer svp ?     

Sujet 2 : Maternelle 4 ans  

Dans la catégorie « à part répondre à une promesse et à une surenchère électorale », je constate que plusieurs experts ne partagent pas votre enthousiasme quant à la maternelle 4 ans.     

Un rapport de recherche, sur la qualité de l'environnement éducatif et son apport à la préparation à l'école chez les enfants en milieux défavorisés, affirme que les « résultats indiquent que l’intensité et la qualité des maternelles 4 ans ont très peu d’effet sur la préparation à l’école et, ainsi, ne réduisent pas de façon significative l’effet des conditions sociodémographiques des enfants sur leur préparation à l’école... »     

Je reste perplexe lorsque je lis un texte comme La maternelle 4 ans pour tous, une mauvaise affaire pour tous (cosigné par 11 individus fort crédibles dans le milieu) ou encore celui de Camil Bouchard, Maternelles 4 ans : arguments revus et corrigés .     

Quoiqu’en pense votre grand boss, il semble que le réseau des CPE « a fait la démonstration très nette qu’il est le meilleur, et de loin, parmi les services de garde éducatifs. Il est doté d’un personnel mieux formé et plus expérimenté en matière de petite enfance que dans les maternelles. »     

Pourquoi êtes-vous si pressé d’implanter les maternelles 4 ans ? Est-ce simplement parce que les garderies privées non subventionnées vous semblent un bon modèle d’affaires ?     

Sujet 3 : Le retour des « bons » élèves dans la classe ordinaire  

Vous estimez qu’il sera possible de ramener des élèves « moyens, forts et très forts dans nos classes ordinaires » en offrant cinq heures d’activités parascolaires gratuites par semaine dans toutes les écoles secondaires publiques.      

Euh ! Vous savez que l’école secondaire publique offre déjà des activités parascolaires en quantité industrielle ?      

Je vous cite : « Je suis convaincu qu’un paquet de parents et de jeunes vont regarder ça et dire : pourquoi j’irais dans un programme sport-études ou sciences-études, pourquoi je paierais 3000, 4000 ou 5000 $ pour aller au privé quand l’école à côté de chez nous me permet de faire ma passion quatre heures ou cinq heures par semaine gratuitement ? C’est du moyen et long terme. Je suis convaincu que, par ça, on va voir un retour des élèves moyens, forts et très forts dans les classes régulières. »      

Sachant que vos enfants vont à l’école secondaire privée et si je comprends bien votre logique, lorsque ceux-ci pourront faire cinq heures d'activités parascolaires gratuites, lorsqu'ils pourront vivre leur passion gratuitement, monsieur Roberge, le parent, va alors se demander pourquoi il paye pour envoyer ses enfants au privé ?     

Sujet 4 : La laïcité à l’école  

« Des parents choisissent d'envoyer leurs enfants à l'école privée subventionnée au passé confessionnel pour les exposer à des valeurs religieuses. » C’est pour cette raison, semble-t-il, que votre gouvernement a décidé d’exclure ces écoles du projet de loi sur la laïcité.      

Puis-je reformuler afin de vérifier mon niveau de compréhension ? Traduction : après le système d'éducation à deux vitesses, il est maintenant le temps d'introduire le système de laïcité à deux vitesses.     

En passant, vous avez décidé de modifier le Régime pédagogique afin de fournir deux récréations de 20 minutes aux écoliers du primaire. Pendant ce temps, votre gouvernement s’en remet au bon jugement des directions d’école pour le crucifix dans les classes.     

Bref, le ministre s’occupe des récréations et les directions d’école de la laïcité?      

Faudrait me sortir de la grande noirceur monsieur Jean-François. J’comprends rien !     

Capital politique  

Néanmoins, je dors sur mes deux oreilles.      

En entrevue éditoriale avec le Devoir, le ministre de l’Éducation a rappelé sa détermination à remplir les engagements de la CAQ. Une détermination pour 24,9 % de la population ayant le droit de vote.     

« Chaque fois que je vais avoir à prendre une décision en quatre ans, il n’y a aucun groupe de pression qui va m’empêcher de donner les meilleurs services aux élèves. »     

C’est bien de donner la priorité aux élèves, mais encore faut-il que nos mesures « aident » les élèves.     

Comment savoir objectivement si nos choix sont cohérents ?      

La Politique de la réussite éducative était plutôt claire à ce propos : « Pour appuyer le déploiement de pratiques éducatives et pédagogiques de qualité, le gouvernement entreprendra des démarches en vue de la création d’un institut national d’excellence en éducation (INEE) sur la base des recommandations d’un groupe de travail mis sur pied à cet effet. »     

Qui présidait le groupe de travail au sujet de l’INEE ? Le professeur Martin Maltais.      

Que fait le prof Maltais en ce moment ? Il est directeur adjoint au cabinet du ministre Roberge.     

Est-ce qu’il ne pourrait pas pousser un peu dans le dos de son patron ?       

La création de l’INEE s’avère nécessaire afin d’évaluer tous les projets pédagogiques au Québec. Rien de mieux afin de nous mettre à l’abri d’un ministre.     

Car, comme le dit si bien Marc St-Pierre, il y a pire que de promettre n’importe quoi contre des votes...     

Réaliser, malgré le bon sens et les faits, ces choses irréalistes et nuisibles qu’on a promises.