/sports/ski
Navigation

Un grand vide nommé Agnès

Depuis le suicide de son épouse, le technicien en fartage Yves Bilodeau retrouve la force avec son équipe

Yves Bilodeau retrouve la force dans son travail de technicien avec l’équipe canadienne de ski de fond depuis le suicide de son épouse en juillet 2018.
Photo Alain Bergeron Yves Bilodeau retrouve la force dans son travail de technicien avec l’équipe canadienne de ski de fond depuis le suicide de son épouse en juillet 2018.

Coup d'oeil sur cet article

SEEFELD, Autriche | Yves Bilodeau réservera toute sa tête pour assurer à Alex Harvey les meilleurs skis durant le skiathlon de 30 km de samedi matin aux championnats du monde. Cette nouvelle journée lui fera grand bien pour atténuer la souffrance des deux drames qui ont bouleversé sa vie depuis deux ans.

Quand il rappelle les deux dates, les yeux du technicien de l’équipe canadienne de ski de fond se mouillent. Le 25 juillet 2018, au retour à la maison après une sortie à vélo que lui avait suggérée son épouse une heure plus tôt, il l’a découverte quand il était déjà trop tard. Elle venait de s’enlever la vie. À 48 ans.

Un an plus tôt, le 25 juin 2017, la loterie bête de l’existence avait tiré au sort le nom de son unique frère. Claude Bilodeau, son « brother » avec qui il était soudé, boute-en-train lui aussi et amoureux de la vie, a succombé à un cancer foudroyant au cerveau après un mois passé au centre hospitalier de l’Enfant-Jésus de Québec.

Pour guérir son double mal, les pensées d’Yves Bilodeau pourraient se traduire ainsi aujourd’hui : merci au ski de fond et à l’ambiance d’une course.

« Mon échappatoire, c’est le sport, c’est de me retrouver avec ma “gang”. Les amis, c’est important. Ça fait que tu n’es pas tout seul à la maison. J’ai la chance que mon boulot n’en est pas un où tu vas travailler, tu poinçonnes et tu rentres ensuite simplement à la maison. Je suis toujours entouré. Ça rend peut-être tout ça plus facile à vivre », affirme l’homme originaire de Québec, dans son « bureau » du camion de fartage garé aux abords des pistes à Seefeld.

Issue incompréhensible

La fin déchirante de sa belle Agnès est encore difficile à comprendre pour lui. « Bilos », qui vit en France depuis 1995, s’était marié avec sa chérie en 2005. Kinésithérapeute à l’hôpital de Chambéry, elle possédait un appartement dans cette ville de la Savoie où elle vivait durant l’absence de son mari parti en Coupe du monde. Une fois la saison de ski terminée, ils se retrouvaient intensément à la maison d’Yves à Ruffieux, à 40 kilomètres au nord.

Avec l’amour pour son fils né d’une union précédente, un bon travail, beaucoup d’amis et une santé financière, Agnès Gandy nourrissait son bonheur auprès de son Québécois de mari. Ils partageaient la passion du plein air, du vélo et du camping. Il y a deux ans, ils avaient conquis l’Espagne durant un mois avec comme simple hôtel une camionnette transformée par Yves.

« C’est ça qui est incroyable dans tout ce qui est arrivé parce qu’elle se faisait un plaisir de planifier tous nos voyages. Perdre ainsi de l’intérêt pour la vie en si peu de temps, c’est hallucinant », observe-t-il.

Profonde dépression

Au printemps 2018, toutefois, il y a eu cette dépression. Profonde. Après deux tentatives de suicide, l’hospitalisation était devenue nécessaire. À sa sortie, Yves veillait sur elle.

« Je restais toujours avec elle. Je la surveillais. On faisait du vélo, mais il fallait qu’elle sache précisément comment ça allait se passer. Quand on revenait, elle allait se coucher. Elle disait : “le seul temps où je suis bien, c’est quand je dors”. Elle dormait, dormait, dormait. »

Jusqu’au matin du 25 juillet.

« Elle m’a dit : ce matin, ça ne me tente pas d’aller faire du sport. Va donc faire une petite “ride” de vélo. Je me repose, ensuite on fera autre chose », se souvient-il.

« Quand je suis revenue, je l’ai trouvée. J’étais parti pour une heure de vélo et elle a dû se dire : je vais faire ça vite pour être sûre de ne pas manquer mon coup, cette fois-là. »

Maintenant, la réalité

Dans les jours suivant la tragédie, il y a eu tous les passages obligés comme la crémation, la cérémonie, le notaire, les rapports de police, etc. Arrive ensuite la réalité. Depuis, l’homme de 57 ans retrouve la force dans la camaraderie de son travail avec l’équipe canadienne et auprès de ses autres amis d’autres sphères. Beaucoup aussi dans la pêche, sa passion.

Mais le vide reste.

« On n’est jamais habitué à toutes ces histoires d’enterrement. Mais après ça, tu rentres à la maison et tu te dis qu’il faut continuer à vivre. Alors tu repars. Ce qui est dur et ce dont je m’ennuie, c’est que je ne suis plus capable de parler à ma femme. Tous les soirs, autour de 18 h ou 19 h, je l’appelais. Plus maintenant. Ça, c’est dur », avoue-t-il, la gorge nouée.

« L’an passé, j’ai été tellement occupé avec toute cette histoire que l’été prochain, c’est là que je vais me retrouver vraiment seul. »

Émilien, son fils

Depuis quelques semaines, il emprunte les formalités administratives et juridiques pour devenir officiellement le père d’Émilien, le fils d’Agnès. Le jeune homme de 20 ans a même assisté son père éventuel dans ses tâches avec l’équipe lors de la Coupe du monde à Cogne en Italie, la semaine précédant les mondiaux en Autriche. Avec son complice Émilien, leur nouvelle vie ensemble pourra les aider à mieux passer au travers, se convainc Yves.

« La vie doit continuer, on n’a pas le choix. Il reste encore de beaux voyages à faire. Il reste encore du poisson partout dans les rivières... »