/news/society
Navigation

La prostitution juvénile en forte demande à Québec

Des proxénètes viennent même d’ailleurs pour s’enrichir dans la ville

La prostitution juvénile en forte demande à Québec
Photo Jean-François Desgagnés

Coup d'oeil sur cet article

La demande pour la prostitution juvénile est si forte, à Québec, que des proxénètes viennent même d'ailleurs pour s’enrichir chez nous, recrutant en bonne partie leurs futures victimes sur les réseaux sociaux.  

Selon l’inspecteur aux enquêtes criminelles du Service de police de la Ville de Québec (SPVQ) Mario Vézina, les proxénètes qui font «travailler des filles» à Québec viennent surtout de Montréal ou de Laval. «C’est la majeure partie de nos dossiers», soutient-il.  

  •  ÉCOUTEZ notre journaliste Elisa Cloutier à Dutrizac de 6 à 9:  

  

Depuis l’opération Scorpion en 2002, le Service de police de la Ville de Québec (SPVQ) est plus outillé que jamais pour lutter contre le proxénétisme. Une unité contre l’exploitation sexuelle des mineurs (ESM) a d’ailleurs été créée en 2015. 

Malgré tout, l’inspecteur Vézina affirme que les clients sont toujours très nombreux à solliciter les services sexuels de jeunes filles mineures à Québec. «Il y a une demande qui est présente et qui est forte», mentionne-t-il. À preuve, un important coup de filet contre de présumés clients de la prostitution juvénile a été effectué la semaine dernière, lors duquel cinq hommes, dont un enseignant au secondaire, ont été arrêtés. 

Trop de demandes 

C’est également ce que remarque Catherine, une intervenante du PIPQ (Projet Intervention Prostitution Québec) qui travaille uniquement avec cette jeune clientèle, principalement dans le quartier Saint-Roch.  

«J’ai beaucoup de demandes [de la part de jeunes filles qui sont impliquées de près ou de loin dans la prostitution juvénile]. Je dois même refuser des jeunes filles mineures qui ont vécu des agressions sexuelles. J’aimerais les aider, mais je manque de temps», déplore-t-elle, précisant qu’elle côtoie régulièrement une trentaine de filles qui gravitent dans le milieu de la prostitution à Québec. 

Mine d’or pour les proxénètes 

Les réseaux sociaux sont par ailleurs une véritable mine d’or pour les proxénètes, qui utilisent l’information véhiculée sur les profils de leurs futures victimes pour les «étudier» avant de passer à l’action. «Au lieu de prendre six à huit mois, comme c’était le cas avant, par exemple, ça peut prendre à peine un mois», soutient Dany Lévesque, intervenant sur le web pour le PIPQ.  

«Une fille écrit par exemple qu’elle n’est plus avec son chum, que son père l’a mise à la porte, qu’elle n’a plus d’argent, etc. Ils peuvent profiter d’un contexte où elle est plus vulnérable pour agir. Ils [les proxénètes] savent tout, où tu habites, ce que tu écoutes, ce que tu manges», mentionne l’intervenant. 

Facebook, Instagram et Snapchat sont des outils «facilitants» pour les proxénètes, qui les mettent aussi à profit pour attirer les clients. «C’est facile et rapide de s’afficher. Les réseaux sociaux n’ont pas changé la façon de faire, mais ils rendent la chose plus facile», affirme pour sa part Nancy Delisle, intervenante en prostitution juvénile à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ).  

Airbnb 

En plus des chambres d’hôtel, les proxénètes ont également de plus en plus recours à Airbnb pour exploiter les mineures. Le service de location d’appartement est facile d’accès et pratiquement sans trace. Les réservations sont faites lors d’échanges virtuels, ce qui complique la tâche des policiers.  

«Airbnb demande une pièce d’identité, mais on sait qu’il y a aujourd’hui beaucoup de vols de pièces d’identité. Ils [les administrateurs d'Airbnb] peuvent faire une liste des cas problématiques, mais il leur est difficile de travailler en prévention», affirme l’inspecteur Vézina. 

Le policier met d’ailleurs en garde les locateurs et les invite à ouvrir l’œil. «Parfois, avec les questions qui sont posées, ça peut faire sonner une cloche. Par exemple, si la personne recherche un coin plus éloigné du centre-ville ou demande si l’endroit est discret», indique-t-il. 

«Le problème qu’on a, c’est que le client paie sa location au complet en faisant la réservation. Donc, la priorité, pour le locateur, c’est d’avoir son argent et non pas de faire une enquête sur la personne», renchérit-il. 

Prise au piège dans l’Ouest canadien   

Ayant échappé depuis quelques semaines aux griffes de son pimp, qui la tenait captive dans l’Ouest canadien, une jeune femme de 18 ans que l'on avait complètement «déprogrammée afin qu'elle se prostitue tente de réapprendre à vivre normalement. 

«Ils [les proxénètes] m’ont appris à mettre ma vie entre leurs mains. Ils me regardaient dans les yeux et me disaient: “Tu es ma pute”», raconte la jeune Daphnée (nom fictif) qui, attablée dans un café de Québec, accepte pour la première fois de revenir sur les troublants événements qu’elle a vécus.

Rentrée chez elle à Québec depuis quelques semaines, Daphnée a encore l'esprit embrouillé lorsqu’elle tente de reconstituer le fil des événements. «Je ne suis plus la même. Ils nous mettent à zéro et nous enlèvent tout ce qu’on sait. J’ai même de la misère à lire», relate la jeune femme. 

Daphnée confie avoir perdu ses repères depuis qu’elle a fui d’une municipalité éloignée de la Saskatchewan, en pleine nuit. «On m’a habituée à lui dire tout ce que je faisais. Je devais le texter entre mes clients pour lui dire que j’allais aux toilettes», affirme-t-elle. 

Pourtant, à l’instar de Fanny dans la populaire série Fugueuse, rien ne laissait croire qu’elle serait un jour appâtée par un proxénète: elle est issue d’une bonne famille, fréquentait l’école privée et avait des notes irréprochables. 

Mais tout a basculé pour elle vers l’âge de 15 ans. «J’avais des problèmes avec l’autorité, je consommais [de la cocaïne]», relate-t-elle. Puis, après quelques fugues, elle a atterri en centre jeunesse, où, sans le savoir, elle a eu de premiers contacts avec le monde de la prostitution. «Dans mon cas, le centre jeunesse ne m’a pas aidée. Je n’aurais pas connu ce monde-là si je n’y étais pas allée», affirme-t-elle. 

Recrutée à Québec 

Quelque temps plus tard, des proxénètes issus de gangs de rue de Montréal l'ont recrutée dans un bar de la Basse-Ville de Québec. «Je me souviens seulement de m’être réveillée dans une voiture avec des gars que je ne connaissais pas, et j’avais un œil au beurre noir», raconte la jeune femme. «Je me promenais d'Airbnb en Airbnb, les gars m’échangeaient», poursuit-elle.  

L'un d’entre eux, qui se vantait de vivre la «grosse vie» à Calgary, est parvenu à l’amadouer, à distance. «C’était mon dieu», raconte la jeune femme.  

Après quelques mois d’échanges, elle a décidé d’aller le rejoindre. «Il m’a dit qu’il avait un condo, mais ce n’était pas vrai. Il habitait dans des Airbnb et on changeait tous les deux jours. Il me forçait à faire des clients pour lui», dit-elle. «Habituellement, je le sais, que ce n’est pas vrai, mais je pensais que j’allais vivre une histoire d’amour. Ça me fait mal d’en parler. Tu te sens spéciale, mais tu réalises que, finalement, tu n’étais qu’un numéro», renchérit-elle. 

Là-bas, confinée dans un appartement ou une chambre d’hôtel, Daphnée finit par ne plus pouvoir distinguer le jour de la nuit. «Ils me mettaient un cadran à 4 h du matin pour que je commence. J’étais tellement fatiguée et ils me chicanaient parce que je ne me réveillais pas par moi-même», rapporte-t-elle. Elle devait rapporter un minimum de 1500 $ par jour à ses «pimps», qui sont parfois des femmes. Selon ses souvenirs, les prix variaient entre 200 et 300 $ par client. 

«En tournée» 

Elle a aussi été envoyée «en tournée» avec d’autres filles de son âge. Elles ont été trimballées de gauche à droite dans des coins reculés de la Colombie-Britannique, de l’Alberta et de la Saskatchewan. «Plus tu t’éloignes dans les petites villes, plus les prix sont chers», dit-elle. 

«Appelez vos parents » 

Aujourd’hui, la jeune adulte tente de se refaire une santé, loin de son ancienne réalité. Elle tient à souligner l’appui de ses parents, qui l’aident à s’en sortir. «Mon conseil, pour des filles qui vivent la même chose que moi, ce serait d’abord de leur dire de se mettre en sécurité et d’appeler leurs parents», confie celle qui salue également le travail des policiers de Québec, même dans l’Ouest canadien. 

Proxénétisme à Québec   

2015  

Formation de l’Escouade ESM (Unité contre l’exploitation sexuelle des mineurs)   

2018  

Une quinzaine de proxénètes arrêtés à Québec   

2019  

Arrestation de cinq proxénètes et de six présumés clients, jusqu’à maintenant