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Les maternelles 4 ans : en prendre moins, mais en prendre soin

Quebec
Photo Stevens LeBlanc

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J'aime réfléchir à notre système d'éducation. J'adore les débats d'idées. Discuter respectueusement avec divers intervenants nous permet de comprendre davantage une situation. Voilà donc ce que j'ai fait cette semaine : prendre une bonne heure afin d'échanger avec quelqu'un qui possède une expertise à propos des maternelles 4 ans.   

Ainsi, je partage avec vous cette lettre d'opinion de monsieur Marc St-Pierre*:      

"Mettons d’abord les choses au clair : le 1er mai 2013, en commission parlementaire, je me suis publiquement prononcé en faveur de la création de maternelles 4 ans dans les écoles de milieux défavorisés. J’ai cosigné, avec une équipe de chercheurs de l’Université du Québec à Montréal, le mémoire que nous avons déposé ce jour-là. Ma position n’a pas changé depuis.      

On ne met pas en place des maternelles 4 ans parce que ça correspond à la saveur du jour, mais parce qu’on s’attend que celles-ci produisent un certain nombre d’effets observables.       

On souhaite notamment qu’elles permettent aux enfants qui les fréquentent d’apprendre un certain nombre de choses aux plans moteur, affectif, social et cognitif. On souhaite qu’elles contribuent à ce que tous les enfants sachent lire avant l’âge de sept ans, développent des attitudes et des comportements positifs et se présentent un jour au secondaire avec une maîtrise suffisante des compétences en lecture, écriture et mathématiques.       

Un mode d’emploi   

Bien évidemment, pour y arriver, il faut d’abord trouver, modifier ou construire des locaux et engager du personnel. Selon ce qu’on peut lire, on parle de 3000 à 5000 nouvelles classes d’ici 5 ans et un nombre équivalent d’enseignants et d’intervenants issus de différentes spécialités. Livrer tout cela est un défi que beaucoup jugent irréaliste. Ils n’ont pas tout à fait tort. Mais cela n’est que la pointe de l’iceberg.       

Tout ce personnel, en classe et hors-classe devra être formé, soutenu et accompagné à court, moyen et plus long terme. L’implantation de ces classes devra être suivie de près, leurs effets devront être mesurés, évalués. Si la qualité de la formation, de l’accompagnement et du suivi n’est pas au rendez-vous, la mesure n’aura pas les effets escomptés. On aura dépensé en vain.       

C’est d’ailleurs ce qui est arrivé dans le cadre du déploiement des premières maternelles 4 ans temps plein implantées entre 2013 et 2016. Dans des innovations de ce type, la formation des intervenants est un meilleur prédicteur de réussite que les ratios profs/élèves ou que le nombre d’adultes en salle de classe.       

La maternelle 4 ans est une mesure qui peut être très efficace pour permettre à plus d’enfants de persévérer et de réussir. Mais ce qui arrive souvent quand on décide de déployer ce genre de chose à grande échelle, c’est que leur efficacité a tendance à s’étioler.       

Si la recherche nous dit qu’il s’agit d’une bonne mesure à implanter, elle nous apprend aussi qu’il y a des façons de la déployer qui sont plus efficaces que d’autres et que ces mesures s’appuient notamment sur de la formation continue, une coordination solide, un accompagnement soutenu à moyen et long terme et un engagement des plus hauts responsables des organisations afin de pérenniser les ressources requises.       

Un exemple  

Dans une commission scolaire que je connais très bien, uniquement pour implanter un programme d’intervention précoce en littératie dans 90 groupes de maternelles 5 ans et obtenir les effets souhaités, il aura fallu former non seulement une centaine d’enseignantes de maternelle, mais aussi les 40 orthopédagogues appelées à intervenir dans ces groupes, les conseillères pédagogiques responsables de l’accompagnement et les directions d’écoles, sans oublier quelques orthophonistes et les enseignantes de certaines classes d’adaptation scolaire (langage, autisme, déficience intellectuelle).     

Il a fallu prévoir une banque de plus de 600 jours de formation et d’accompagnement. Et je ne parle que de l’an 1, puisqu’un suivi s’est réalisé lors des années suivantes. Des outils ont été développés pour suivre les résultats obtenus. Du travail a été fait avec les directions d’écoles pour les rendre capables de bien accompagner ces changements et composer avec leurs impacts.      

Évidemment, il ne s’agissait que d’un programme, une méthode, pour un nombre restreint de groupes. Un nouveau programme d’études, comme celui de la maternelle 4 ans, a des visées beaucoup plus larges et va demander plus de temps pour chaque personne à former et accompagner.     

Malgré tout, si les coûts étaient comparables, il faudrait prévoir l’équivalent d’au moins 24 000 jours de libération pour la formation continue de 4000 enseignantes de maternelles 4 ans, pour la première année d’implantation, auxquelles enseignantes il faudrait ajouter les autres catégories de personnel.   

Hé oui ! Les formations qui seront éventuellement offertes aux enseignantes des maternelles 4 ans devront inclure les autres acteurs qui évolueront dans ce nouvel écosystème.     

Mais signer le chèque n’est pas tout : tout cela doit être coordonné sur le terrain. Et cela aussi a un coût. Curieux quand même qu’on s’apprête à passer au bistouri les commissions scolaires qui possèdent cette expertise dans les régions.     

Un souhait  

La maternelle 4 ans est souhaitable pour ses impacts et les effets qu’elle peut produire. Et ses effets dépendent bien sûr de la qualité du programme d’étude, mais plus largement encore de la qualité de la formation et du soutien continus que dans chacune des écoles et chacune des commissions scolaires on sera en mesure de planifier, d’organiser, d’offrir.       

Est-ce que cela est faisable en cinq ans pour de 3000 à 5000 groupes, sans tenir compte de la question des espaces et du recrutement du personnel? Il faut en douter.       

Est-ce qu’il faut le faire et bien le faire dans le maximum de groupes possibles, pour un maximum d’effets, en se limitant progressivement aux écoles de 7e, 8e, 9e et 10e rang décile de défavorisation? Sûrement.        

Pour reprendre une image qu’a utilisée le premier ministre pour parler de ses futures politiques d’immigration lors de la dernière campagne électorale : des maternelles 4 ans, il faudrait en prendre moins, mais en prendre soin."      

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*Qui est Marc St-Pierre ? Il est consultant, formateur et conférencier en éducation. Il a été douze ans directeur général adjoint de la Commission scolaire de la Rivière-du-Nord et a œuvré plus de 20 ans auprès de jeunes en difficulté à titre d’éducateur, d’orthopédagogue, d’enseignant et de direction d’école. Il a enseigné au niveau universitaire à titre de chargé de cours en formation à l’enseignement et en administration scolaire et a siégé au Comité de rédaction des revues Vie Pédagogique, Le Point en administration scolaire et le Point sur le monde de l’éducation. Il a été membre du Conseil supérieur de l’éducation où il a présidé la commission de l’enseignement primaire. En mai 2012, il recevait le Prix Reconnaissance UQAM pour sa contribution au développement de l’éducation au Québec et au rayonnement de l’Université du Québec à Montréal.