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Pénurie de main-d’œuvre chez les ressources intermédiaires: «elles ne sont plus capables»

Les ressources intermédiaires sont durement touchées par une pénurie de main-d’œuvre, selon un sondage

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Si la pénurie de personnel est largement décriée dans les CHSLD, elle frappe tout autant les ressources intermédiaires du Québec, alors que plus de 2500 postes sont vacants, a appris Le Journal.  

Pas moins de 83 % des propriétaires de ressources intermédiaires (RI) se disent touchés par la pénurie de personnel, révèle un sondage réalisé l’automne dernier, obtenu en exclusivité par Le Journal*.  

«Plus capables»  

«On est surpris de l’ampleur», réagit Johanne Pratte, directrice générale de l’Association des ressources intermédiaires d’hébergement du Québec (ARIHQ).  

«À force d’étirer l’élastique, elles ne sont plus capables», dit-elle.  

Les 937 RI du Québec offrent un milieu de vie aux gens qui ne peuvent rester à la maison, mais pour qui le centre d’hébergement de soins de longue durée (CHSLD) n’est pas la solution. Financées à 100 % par le système public, elles sont gérées par des propriétaires privés ou des organismes à but non lucratif.  

Au total, 2514 postes sont à pourvoir dans l’ensemble du réseau, dont 1278 dans les RI qui accueillent 15 usagers et moins. Concrètement, la pénurie équivaut à un employé pour six usagers.  

Évidemment, cette pénurie a un impact sur les résidents, qui doivent constamment s’adapter à de nouveaux visages.  

«Le roulement a un impact direct sur les usagers», confie Stéphane Beauchamp, directeur d’une RI de Montréal.  

Prêts à tout pour retenir leurs employés, des propriétaires ont mis en place différentes mesures originales (repas gratuits, boni, etc.).

  • ÉCOUTEZ l'entrevue avec Johanne Pratte, directrice générale de l’Association des ressources intermédiaires d’hébergement du Québec sur QUB radio :

Des femmes peu payées  

Sans surprise, Montréal arrive en tête pour le nombre de postes vacants, avec 582. De son côté, la Capitale-Nationale obtient le pire ratio d’emplois à pourvoir, soit un pour 4,8 usagers.  

Généralement, les employés sont des femmes, préposées aux bénéficiaires (PAB). Or, le salaire moyen est de 14 $ l’heure à peine, selon l’ARIHQ. Un montant établi en fonction des budgets reçus du gouvernement.  

Puisque les salaires dépassent les 20 $ l’heure dans le réseau public de la santé, la rétention des employés est un problème majeur. Et les PAB ont plus de responsabilités dans les RI, dont la gestion des médicaments.  

«Les gens ont beau dire : “J’aime mon milieu de vie”, mais l’épicerie coûte le même prix pour tout le monde», dit Mme Pratte.  

Autre problème, la demande de places va «exploser dans les prochaines années», selon l’ARIHQ. Dans des résidences, l’âge moyen des employés est égal à celui des résidents.  

Réseau en péril ?  

«C’est la pérennité du réseau qui est en danger si on ne bouge pas et qu’on ne trouve pas de solution, dit Mme Pratte. On ne pourra pas répondre aux besoins de la population.»  

Selon elle, le rôle de ces employés doit être revu. «“Il y a une réflexion de société à effectuer. C’est quoi la valeur de ce travail-là »  

Le réseau RI  

937 ressources au Québec  

14 807 places offertes  

Cinq types de clientèles y habitent : déficience intellectuelle, perte d’autonomie liée au vieillissement, toxicomanie, problème de santé mentale, handicap physique.  

POSTES VACANTS PAR RÉGION   

  •  Montréal | 582 
  •  Capitale-Nationale | 360 
  •  Montérégie | 345 
  •  Laval | 187 
  •  Laurentides | 162 
  •  Bas-Saint-Laurent | 152 
  •  Mauricie | 151 
  •  Lanaudière | 145 
  •  Outaouais | 86 
  •  Abitibi-Témiscamingue | 74 
  •  Chaudière-Appalaches | 68 
  •  Estrie | 64 
  •  Saguenay–Lac-Saint-Jean | 61 
  •  Gaspésie | 44 
  •  Côte-Nord | 31  

MÉTHODOLOGIE DU SONDAGE*  

Sondage au moyen d’un questionnaire envoyé à 681 gestionnaires de RI au Québec. Le taux de réponse a été de 36 %. Les résultats ont été pondérés selon les régions, la clientèle et le nombre de résidents. Le sondage a été réalisé par la firme TACT Intelligence-conseil.  

VOYAGES, BONIS ET REPAS GRATUITS  

La pénurie de personnel dans les RI est tellement importante que plusieurs propriétaires font preuve d’imagination pour recruter et garder leurs employés. Voici quelques initiatives mises en place :  

  •  Faire tirer un voyage au personnel en place depuis 6 mois     
  •  Prime pour chasseur de têtes   
  •  Messages publicitaires à la radio et à la télé   
  •  Repas gratuits   
  •  Passes d’autobus payées   
  •  Bonis   
  •  Prime au référencement (500 $)   
  •  Congés toujours accordés   
  •  Agences de placement international    
  •  Affichage dans les écoles    

Le cheap labour du système, dénonce un gestionnaire  

Les employés des ressources intermédiaires sont le « cheap labour » du système, déplore un gestionnaire qui passe plus de la moitié de son temps à recruter du personnel, dont le salaire de départ est de 12,75 $ l’heure.  

«Oui, c’est du cheap labour», avoue Stéphane Beauchamp, gestionnaire de la résidence intermédiaire (RI) Notre-Dame, à Montréal.  

Salaire minimal  

«Ils ont des responsabilités plus grandes qu’en CHSLD. C’est un non-sens total», dit-il.  

La résidence Notre-Dame accueille huit usagers atteints de déficience intellectuelle, ou d’autisme sévère. Au départ, les préposés aux bénéficiaires sont payés 12,75 $ l’heure, soit à peine plus que le salaire minimum (12 $).  

«Je sais que ce n’est pas beaucoup ! assure M. Beauchamp. Mon combat, c’est de faire reconnaître leur travail pour qu’ils aient un salaire plus décent. Je ne peux pas leur donner ce que je n’ai pas.»  

«Les gens aiment travailler ici, mais le salaire est un frein», avoue Sami Paré, un éducateur spécialisé qui y travaille depuis 11 ans.  

Au quotidien, la pénurie de personnel génère plusieurs problèmes, avoue M. Beauchamp. En fait, il dit passer 50 % de son temps à faire du recrutement. L’été dernier, trois employés ont remis leur démission en même temps, sans préavis.  

«Quand je ne le vois pas venir, que je n’ai pas planifié des entrevues, qu’il arrive une catastrophe, là j’ai le goût de tout lâcher», avoue-t-il.  

Pas de remplaçant  

Généralement, il dit passer dix personnes en entrevue avant d’en trouver une qui « fait l’affaire ».  

«Plusieurs fois, j’ai dû prendre le relais, dit-il.  

«Et il y a le choc des générations. Les milléniaux, ce n’est pas facile. Il faut s’ajuster, ils ont un niveau d’engagement variable. [...] J’essaie de composer avec tout ça, il faut vraiment être créatif.»