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Le défi de la diversité

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La question de la diversité sur nos ondes crée beaucoup de remous. Notre télévision change tranquillement, comme le visage de notre population qui s’est métamorphosé dans les dernières décennies. Plusieurs mesures sont prises pour encourager les talents des minorités visibles à se faire connaître. Une ouverture du milieu pour que chacun puisse s’y reconnaître un jour.

Mélanie Ranger est directrice de casting. Elle fait partie du Groupe de réflexion sur la diversité dans les dramatiques où siègent des membres des diffuseurs, des syndicats d’artistes et de Diversité artistique Montréal. « On le sait qu’on a un retard à rattraper, mais il y a de beaux changements. D’abord, parce que c’est devenu un réflexe d’y penser. Les agents de casting se donnent la mission de proposer des talents issus de la diversité sans que ce soit demandé.

Par contre, personne autour de la table ne souhaite en arriver à des quotas. Ultimement, on veut que le meilleur acteur accède au rôle. On se tirerait dans le pied si on embauchait quelqu’un pour répondre seulement aux attentes. Il faut que le talent et les aptitudes soient là. Il faut avoir la capacité de travailler dans un milieu qui va de plus en plus vite. »

Parmi les beaux exemples, soulignons la série Une autre histoire dans laquelle Anémone (Marina Orsini) a une fille adoptive d’origine chinoise, Olivia (Laurence Barrette), son fils Simon (Mikhaïl Ahooja) forme un couple mixte avec Naëlle (Cynthia Trudel).

On peut voir Frédéric Pierre actuellement dans Cheval-Serpent, L’Échappée et 5e rang. Une nouvelle venue, Leïla Donabelle Kaze, a décroché des rôles dans Une autre histoire et Les invisibles. Widemir Normil, que l’on voit dans Une autre histoire, a hérité du rôle de Fardoche dans Passe-Partout. Da-Xia (Cynthia Wu-Maheux) fait partie de l’équipe permanente de District 31. Le déménagement d’Anne-Sophie (Céline Bonnier) à Montréal dans L’heure bleue nous a fait connaître ses colocs, dont Michel (Mustapha Aramis) et les femmes du Pont comme Filia (Karina Aktouf). La ferme de 5e rang ne serait pas fonctionnelle sans les travailleurs mexicains que dirige Sandro (Christian de la Cortina). La série compte au moins quatre couples mixtes.

Remettre en perspective

Rappelons toutefois que ce visage multiculturel visible du Québec est relativement jeune. Jusqu’au début des années 1970, la population du Québec était plutôt homogène, les premières migrations étant surtout européennes. Le Québec a toutefois commencé à changer de visage en devenant une terre d’accueil pour les Sud-Américains, les Africains puis les Asiatiques. L’immigration a pris de l’ampleur dans les années 1990. Depuis 10 ans, le Québec accueille de 30 000 à 50 000 nouveaux arrivants chaque année. Nous en sommes à une 3e génération issue de l’immigration qui tisse le Québec d’aujourd’hui.

Selon le recensement de 2016, 13 % de la population québécoise était de minorités visibles. On estime qu’environ 30 % des Montréalais illustrent la diversité. « On peut penser qu’en arrivant ici, la première génération avait des besoins plus pressants à combler que de se créer un réseau artistique, avance Mélanie Ranger. Pour certains, la culture n’est pas perçue comme un milieu sécuritaire, ce n’était peut-être pas un réflexe d’encourager leurs enfants dans cette voie. Mais l’intérêt est bien réel chez la nouvelle génération. »

La quotidienne 30 vies a contribué à voir l’émergence de jeunes talents de diverses origines. « L’école était dans le Centre-Sud de Montréal, un quartier très multiethnique, relate son auteure et productrice Fabienne Larouche. Nous devions être crédibles. Lucie Robitaille (directrice du casting) a fait un travail exceptionnel. Elle a fait des appels dans les écoles secondaires, s’est adressée aux communautés. Je te dirais que sur 10 jeunes, chaque saison, 7 ou 8 étaient issus de différentes cultures. Par contre, si l’action s’était déroulée ailleurs au Québec, la réalité aurait été différente. »

Les jeunes sollicités

30 vies a été une excellente école pour ces jeunes qui ont porté des intrigues denses. Plusieurs d’entre eux ont aussi laissé leur marque dans d’autres séries ensuite. « Dans le milieu, on dit souvent : merci 30 vies ! » rigole Mélanie Ranger.

La nouvelle génération est ainsi plus sollicitée. « Un sous-comité fait des rencontres dans les polyvalentes, poursuit-elle. Non seulement pour parler des métiers devant la caméra, mais aussi pour leur dire que le milieu est ouvert à tous. Diversité Montréal mène aussi des auditions chaque année afin que des acteurs issus d’une minorité se fassent connaître, peu importe leur âge. Six à huit personnes y sont sélectionnées, reçoivent un coaching devant caméra, ressortent avec un démo jeu. Les directeurs de casting réfléchissent aussi à des auditions ouvertes pour les talents de la diversité. Nous devons aussi faire plus de démarchage dans les communautés­­­. »

Les finissants des écoles de théâtre issus de la diversité sont attendus par les directeurs de casting. « Actuel­lement, 20 % de nos diplômés sont issus de la diversité, confirme Gideon Arthurs, directeur général de l’École nationale de théâtre du Canada (ENT). Dans certains groupes, ils sont jusqu’à 50 %. Pour nous, c’est une question existentielle. Allons-nous être représentatifs ? Notre culture est plus pauvre si nous ne sommes pas capables de représenter les histoires que le public recherche. Nous sommes le point de départ. » L’École nationale multiplie d’ailleurs les initiatives pour développer le talent et intéresser les minorités visibles au jeu, mais aussi à l’écriture, la mise en scène. »

Vers des solutions

Avant d’atterrir à Montréal, Gideon Arthurs a dirigé plusieurs théâtres et festivals à Toronto. « Nous sommes en retard de 10 ans, constate-t-il. Des efforts ont été mis en place depuis 4-5 ans. » Parmi ces efforts, des programmes dans les écoles secondaires, des résidences en milieux autochtones, des ateliers publics ouverts à tous et un festival en Ontario, en Colombie-Britannique et dans les Maritimes pour mettre en valeur des talents de toutes origines. Une édition québécoise est dans les plans. Les panels d’auditions ont aussi été reconsidérés afin de représenter la diversité culturelle. « Si tous les membres du panel sont caucasiens et de Montréal, tous ont les mêmes références, observe-t-il. On parle beaucoup de diversité comme un problème à résoudre. Il faut changer le discours pour le rendre plus positif. Il faut en trouver la richesse. »

Créer des familles

Le discours actuel met beaucoup de pression sur les auteurs.

« Nous avons tous la volonté de représenter la société de 2019, confirme Fabienne Larouche. Mais il faut que ce soit naturel. Il serait difficile de voir une diversité culturelle dans Les Pays d’en haut. Ce n’était pas la réalité de l’époque. Il ne faut pas forcer les choses, ça peut créer des ghettos. »

Il faut éviter aussi certains stéréotypes.

« On fait bien attention à ça dans District 31, souligne l’auteure. Dans notre société, beaucoup de meurtriers et d’agresseurs sont blancs. Ils s’appellent Ménard, Larose, Dubeau, Phaneuf (personnages de la série). Même chose quand j’écrivais 30 vies. Une des semaines qui a le plus fonctionné tournait autour de Shirley, une jeune Haïtienne équilibrée qui aidait les autres. »

Unité 9 nous a sensibilisés à la réalité autochtone avec le personnage d’Eyota Standing Bear (Natasha Kanapé Fontaine).

L’auteure le confirme, la description d’un personnage ne mentionne pas toujours son origine. « Les directeurs de casting ont la liberté de nous faire découvrir des gens. Il arrive qu’un personnage change d’âge et même de sexe pour un acteur. Là où nous éprouvons à l’heure actuelle des problèmes, c’est avec la création des familles. Le bassin d’acteurs de 40-50 et plus est très petit. Nous sommes parfois limités par un problème de distribution. Dans 20 ans, ils seront plus nombreux. »

Plus nombreux dans l’écran comme devant.