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Bons baisers de 2004 ou la fausse libération

Après le légendaire « sois belle et tais-toi », le nouveau millénaire semblait s’ouvrir sur le commandement « sois-belle et éjarres-toi ».

Bons baisers de 2004 ou la fausse libération

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Il ne s’agira pas d’un énième texte de slut shaming moralisateur. C’est juste qu’en surfant sur Youtube, je suis tombée sur les vieux succès pop de mon adolescence. C’était la première fois que j’entendais ces chansons en étant adulte et en comprenant vraiment les paroles. Ça m’a pour ainsi dire saisi et je me suis mise à réfléchir sur l'influence réelle que ça avait eu sur ma génération.  

  

Pour la majorité des gens, 2004 ne veut rien dire de particulier. Pour moi, c’est une ligne. Celle où les filles de mon âge, qui approchent la trentaine aujourd’hui, ont dû franchir au retour des vacances d’été. Je crois qu’en ville, c’est arrivé un peu avant, atours de 2001-2002, mais dans ma Beauce natale, c’était en 2004.   

  

Ce n’était pas exactement sorti de nulle part, personne n’avait oublié Madonna, mais je me souviens de l’ambiance de cette rentrée. On a appelé ça « l’hypersexualisation ». J’étais en deuxième secondaire et je n’avais pas encore 14 ans. La musique et la culture pop n’étaient pas aussi diversifiées et démocratisées qu’aujourd’hui. On s’abreuvait à Musiqueplus et à la production américaine comme des veaux à leur mère.    

  

Nous étions le terreau parfait : sans éducation nationale, sans repères historiques et identitaires ou de valeurs communes. Pour la plupart issus de la première grande vague des enfants du divorce, nous étions, pour beaucoup, laissés à nous-mêmes et nos éducateurs, c’était les Britney, les Pussycat Dolls et Christina Aguilera de ce monde.    

  

Cette culture nous disait : plus tu te déshabilles, plus tu es salace et effrontée; plus tu agaces, plus tu seras libre, désirée et choisie. Plus tu auras du succès et du pouvoir. Plus tu seras aimée. Voilà ce qu’était pour nous le women empowerment, à l’époque. Après le légendaire « sois belle et tais-toi », le nouveau millénaire semblait s’ouvrir sur le commandement « sois-belle et éjarres-toi ».   

  

Tout d’un coup, il fallait jouer les slave for you, inviter à nous loosen up nos buttons baby, préconiser l’effet semi-lesbien avec nos copines dans les partys de sous-sol, avoir l’attitude ou bien d’une chienne de diamant ou d’une enfant flirtant avec l’âge légal avec l’étincelle dans le regard qui dit I’m not that innocent et je veux get très dirrty. Le string et les jeans-à-raz-le-trésor était devenu le pavillon de ma génération, où les garçons n’avaient, quant à eux, pour seuls modèles que des figures de proxénètes mafieux et criminels à la 50 cents, Snoop Dog et compagnie. Eux comme nous n’avions aucune raison d’agir autrement que ce qui nous était montré. Mais ce qu’on croyait être cool n’a pas tardé à être appelé exploitation sexuelle, à peine quelques années plus tard. Sauf que nous, nous ne vivions pas dans un vidéoclip.  

  

Inévitablement ça a fini par laisser un goût de chagrin, d’amertume, de rancœur, de Tornade et de Doritos. C’est sans parler des très grandes blessures au corps et au cœur, parce que si on nous a dit qu’on pouvait faire ce qu’on voulait, on ne nous a jamais appris à le faire sainement.   

  

On ne se mentira pas : nos gestes sensuels, nos attitudes, nos regards, nos vêtements, nos parfums et nos sourires sont quelque chose de délicieux et de profondément vivifiant. Nous adorons être belles et sexy. C’est comme se brancher plein volt sur le féminin sacré qu’il y a en chacune de nous. C’est raccord avec notre nature sexuelle profonde. C’est une sensation de pouvoir extraordinaire qui nous court sous la peau et nous fait battre le cœur comme les cuisses et les paupières.    

  

De plus, il faut bien s’admettre que de voir les hommes tomber de désir à nos pieds est quelque chose de hautement addictif, mais qui ne repose, dans ces circonstances, que sur la durée de la prime jeunesse, et qui s’avère systématiquement destructeur pour qui croit combler ses besoins d’amour, d’affection et de reconnaissance naturelle comme ça. Parce que pendant qu’on s’occupe à plaire de toutes les manières, on néglige la construction de nos rêves et de nos personnalités et on se laisse convaincre qu’on a une date de péremption sur le derrière, ce qui est très fâcheux.   

  

Et puis je pense à #metoo et au sentiment d’agression général que l’épisode a suscité et je me dis que c’était peut-être le grand aboutissant de toute cette période. Attention, je n’ai pas la bêtise de penser que le XXIe siècle a inventé le viol, mais nous en avons une définition différente aujourd’hui et j’ai l’impression récurrente que ce n’était pas quasiment une femme sur deux qui était systématiquement agressée à l’époque et, qu’entre ce moment et aujourd’hui, il a dû y avoir une fracture quelque part dans nos mentalités.   

  

On savait qu’on était les premières à le faire, les premières à goûter à cette liberté et on a aimé ça, beaucoup, mais le contrecoup a été lourd de conséquences. Ce n’est ni un crime, ni quelque chose de mauvais ou de malsain que d’être sexuée, mais si cette énergie formidable n’est pas rigoureusement éduquée (pas brimée ou soumise, mais éduquée), elle devient dangereuse en tout premier lieu pour la femme qui l’incarne, car ça revient à se promener avec une grenade dans la culotte, sans se savoir kamikaze. Il en va de même pour les hommes qui ne sont pas éduqués dans leur sexualité, sauf que c’est un bâton de dynamite plutôt qu’une grenade. Dans tous les cas, c’est dangereux si on ne sait pas ce que c’est ou comment bien s’en servir.   

  

Je me suis souvent fait la réflexion que le néo-féminisme ressemblait de plus en plus à un gynécée profondément anti-homme, mais je réalise en écrivant ce texte que cet instinct de se sauver et de se protéger entre filles est peut-être aussi la réaction réparatrice face à cette période d’hypersexualisation et pas seulement l’unique réponse aux agissements répréhensibles des hommes. Je m’explique.   

  

S’il est particulièrement délicat de faire comprendre à un garçon que tu ne veux pas qu’il glisse sa main sous ton chandail quand tu viens de twerker sur ses genoux, entre filles, si on est honnête, on était tout sauf solidaires de la liberté de celles qui se trémoussaient un peu plus langoureusement que les autres. Elles étaient systématiquement haïes et rejetées parce qu’elles mettaient surtout en exergue la peur de celles qui n’osaient pas et à qui il ne restait plus que la médisance et la cruauté pour rattraper le coup. Ces plus dégourdies nous mettaient en danger, nous rendait moins désirable, moins éclatante. Elle détournait l’attention.   

  

L’hypersexualisation nous a profondément isolé les unes des autres et nous a soumises au dilemme impossible entre plaire aux garçons que l’on désirait ardemment et avoir des amies. Dilemme plus terrible encore était celui d’avoir le droit de coucher, mais de perdre sa valeur si on le faisait et le plus ironique, c’est que les filles ont beaucoup participé, par vengeance et jalousie, aux campagnes de salissage post-coït. Dans tous les cas, on finissait perdantes et je crois que la révolte du néo-féminisme part, entre autres, de là.   

  

Je pose maintenant la question : qu’est-ce que ça va nous prendre pour qu’on se rende compte de l’importance capitale, fondamentale et essentielle de se doter d’une éducation sexuelle philosophique ET pratique? Si nous voulons jouir pleinement de notre puissance, tant féminine que masculine, il faut d’abord apprendre à en être responsable, car il n’y a de pires esclaves que ceux qui se contentent d’avoir l’air libres plutôt que de l’être pour vrai.