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De mauvais rêves qui prennent vie

Dormir sans tête
Photo courtoisie Dormir sans tête
David Clerson, Héliotrope, 132 pages

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Douze nouvelles comme autant de mauvais rêves, de ceux qui sont sans queue ni tête, tout en étant ancrés dans le réel. Et l’étrangeté est attirante.

Avec Dormir sans tête, son troisième ouvrage, David Clerson raconte de bien sombres histoires, de celles où la civilisation succombe devant la force du sauvage. Même Montréal n’y résiste pas.

Ainsi de cette nouvelle titrée La ville intérieure. Le narrateur trouve une autre ville souterraine en dessous de celle que tout le monde connaît qui permet de circuler entre tours de bureaux et centres commerciaux.

Ce Montréal du sous-sol est plus creux, vide, inhabité. L’eau y suinte et certains corridors ne se traversent qu’en rampant. Le narrateur aime s’y évader (ou s’y perdre ?) après sa journée de travail, où il retranscrit à l’ordinateur les sous-titres de séries télévisées et de documentaires animaliers.

À l’image de cette nouvelle, tout est animal, instinctif, organique dans le recueil : c’est le fil conducteur d’un monde où les protagonistes sont enfermés de toutes sortes de manières.

Louis, héros de la nouvelle Le singe intérieur qui ouvre le livre, l’illustre bien.

Il est gardien de nuit d’un stationnement du centre-ville. C’est un homme seul qui pour se divertir – il n’y a pas de hasard ! – visionne des documentaires animaliers.

Un jour le regard d’un orang-outan le happe. Et il commence à changer : le singe l’habite, littéralement. Nous voyons les bras qui s’allongent, sentons l’haleine de la bête, percevons sa saleté. Impossible de s’en débarrasser, l’animal, menacé de disparition, vivra désormais à travers lui.

Les autres nouvelles auront la même texture : le printemps est humide, les bêtes affamées, les corps putréfiés, la solitude effrayante. Et toujours la nuit domine.

Dans cet univers glauque, un intellectuel perd ses mots, des écrivains laissent des manuscrits indigestes ou inachevés, une préado s’accroche à un chien sans tête pour affronter la dure sortie de l’enfance...

Réalité fragile

Ce sont nos peurs que Clerson met en scène, avec raffinement. La peur qui ne trouve pas de portes de sortie et qui est aussi chargée d’insouciance.

Celle-ci s’affiche clairement dans la nouvelle Des naufrages où les passagers d’une croisière voguent non loin d’une embarcation de réfugiés libyens qui a sombré. Pour faire passer le choc, « le capitaine offrit à boire » et l’ivresse balaya le drame.

Il y a aussi le récit d’un jeune chercheur en biologie, vivant à Montréal en 2015-2016, dont les rêves fusionnent avec celui d’un chercheur spécialiste des singes. Celui-ci vit en Abkhazie au tournant des années 1990, au moment des luttes autonomistes à la suite de la chute de l’URSS.

Ces rêves invraisemblables mènent à un constat pleinement ressenti par le narrateur : « J’ai l’impression d’habiter une réalité fragile, sur le point de s’écrouler. »

C’est ce que raconte ce livre dont tous les pores font voir la fragilité du monde. David Clerson a su dessiner le mal-être de notre époque.