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Des «tanks à gaz» pleines de drogue

Un stratagème inusité de trafiquants montréalais pour vendre leur coke cancérigène à Terre-Neuve

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Des trafiquants québécois ont approvisionné la province de Terre-Neuve en cocaïne, entre 2012 et 2013. La drogue faisait le trajet immergée dans des réservoirs d'essence de camionnettes. Sur place, on mélangeait la coke à une substance cancérigène pour pouvoir en vendre plus et ainsi augmenter les profits. Voici comment ils se sont fait prendre.

Pour récupérer la drogue qui y était dissimulée, les trafiquants pompaient d’abord le carburant des réservoirs de camionnettes utilisées pour acheminer les stupéfiants entre le Québec et Terre-Neuve.  
Photo courtoisie de la GRC
Pour récupérer la drogue qui y était dissimulée, les trafiquants pompaient d’abord le carburant des réservoirs de camionnettes utilisées pour acheminer les stupéfiants entre le Québec et Terre-Neuve.  

C'est un stratagème pour le moins inusité que la Gendarmerie royale du Canada (GRC) a mis au jour avec son projet d'enquête Baffle, qui a conduit aux arrestations des Québécois Alexandre Préfontaine et Tan Tai Huynh.

Argent et analgésiques

Préfontaine, qui réside à Morin Heights dans les Laurentides, doit d’ailleurs revenir en cour cette semaine pour les plaidoiries sur sa peine. La Couronne a déjà avisé le tribunal qu'elle estime que le Québécois de 37 ans mérite six ans de taule.

Tan Tai Huynh sur une photo du SPVM en 2006.
Photos d’archives
Tan Tai Huynh sur une photo du SPVM en 2006.

La GRC s'est intéressée au Montréalais Huynh au printemps 2012 après que celui-ci eut loué une maison à Saint-Jean de Terre-Neuve, où Préfontaine est venu habiter avec lui.

Les policiers ont alors constaté que Huynh expédiait souvent à Montréal d'importantes sommes d'argent comptant – entre 8000 $ et 25 000 $ – que la GRC croyait provenir de la vente de drogue.

L'argent était envoyé par les services messagerie UPS et Purolator ou transporté par Huynh lui-même, dans ses bagages, lors d'allers-retours en avion.

L'enquête s’est intensifiée en octobre 2012 quand la GRC basée à Saint-Jean a saisi une boîte adressée à des complices de Huynh dans l'entrepôt d'une entreprise de messagerie.

Alexandre Préfontaine, escorté par la GRC au palais de justice de Saint-Jean de Terre-Neuve, le 6 mars 2013.
Photos d’archives
Alexandre Préfontaine, escorté par la GRC au palais de justice de Saint-Jean de Terre-Neuve, le 6 mars 2013.

Le paquet contenait deux kilos d'anesthésiques en poudre (lidocaïne et benzocaïne) dont les trafiquants se servent souvent pour « couper » la cocaïne et ainsi pouvoir en vendre une plus grande quantité.

Mais surtout, on y a également trouvé 506 grammes d'une substance poudreuse que des analyses ont permis d'identifier comme étant de la phénacétine. Il s’agit d’un analgésique que Santé Canada a retiré du marché en 1983 parce qu'il est cancérigène et particulièrement nocif pour les reins.

La phénacétine, qui est aussi bannie aux États-Unis et en Grande-Bretagne pour les mêmes raisons, était vraisemblablement importée clandestinement à l'étranger par ce réseau.

« Trois fois meilleure »...

Des opérations de surveillance et d'écoute électronique ont permis d'établir que le réseau dirigé par les deux Québécois n'avait aucun scrupule à mélanger cette substance dans les kilos de cocaïne vendus dans la capitale de Terre-Neuve, selon des documents judiciaires consultés par Le Journal.

« Il s'agit d'une substance de coupe qui peut être attrayante pour les trafiquants puisqu'elle permet notamment de prolonger les effets (le high) de la cocaïne ingérée et, ainsi, de laisser faussement croire aux consommateurs que cette coke est de qualité supérieure », a témoigné le sergent détective Stephen Conohan lors des procédures judiciaires visant Tan Tai Huynh.

La GRC a d'ailleurs enregistré à leur insu des associés de ce Montréalais se vanter que leur cocaïne était « trois fois meilleure » que celle de leurs compétiteurs, au point où les consommateurs en « perdaient la tête ».

Ils disaient pouvoir doubler la quantité de cocaïne qu’ils écoulaient sur le marché de la rue et des bars en incorporant de la phénacétine à la coke, dont le prix au kilo s'élevait à 58 000 $ dans ce coin des Maritimes, soit environ 8000 $ de plus qu'à Montréal.

Toutefois, lorsqu'ils discutaient entre eux, ces mêmes trafiquants n'hésitaient pas à qualifier ce produit de « merde ».

Dans le carburant

La GRC a réussi à installer des micros à l'intérieur du garage de mécanique automobile de Charlie Noftall qui abritait le quartier général du réseau à Saint-Jean. C'est ainsi que la police fédérale a découvert la façon assez singulière par laquelle l'organisation importait la cocaïne – ainsi que de la marijuana – de Montréal.

Le Montréalais Tan Tai Huynh était couché sous cette camionnette qui contenait 25 kg de phénacétine quand la GRC l’a arrêté en flagrant délit, le 4 mars 2013.
Photo courtoisie de la GRC
Le Montréalais Tan Tai Huynh était couché sous cette camionnette qui contenait 25 kg de phénacétine quand la GRC l’a arrêté en flagrant délit, le 4 mars 2013.

La drogue, enveloppée sous vide dans des sacs en plastique, était dissimulée à l'intérieur des réservoirs d'essence des camionnettes Ford F-150 ou Chevrolet Silverado utilisées pour faire le trajet entre le Québec et Terre-Neuve.

Les sacs de drogue baignaient littéralement dans le carburant. Une fois au garage, on vidait d'abord le réservoir d'essence avec une pompe avant d'en extraire la marchandise.

« Ça m'a fait capoter quand j'ai su ça », a admis aux policiers l'un des revendeurs du réseau, Rodney Noseworthy, qui a été condamné à 20 mois de prison en février dernier tandis que Charles Noftall a écopé de trois ans de pénitencier.

Le jour de son arrestation, le Montréalais Tan Tai Huynh a été surpris en flagrant délit par les policiers alors qu'il était étendu en dessous d'une camionnette en train de récupérer 25 kilos de phénacétine cachés dans le réservoir à essence, le 4 mars 2013.

Huynh s'est reconnu coupable d'avoir comploté la vente de phénacétine, en 2017, et s'en est tiré avec une peine d'un an de prison. Son avocat a convaincu le juge que le Montréalais était revenu « dans le droit chemin » après son arrestation.

La route de la cocaïne

 

Des complices de longue date

 

Alexandre Préfontaine et Tan Tai Huynh ont déjà été arrêtés ensemble par le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), il y a 13 ans, alors qu'ils travaillaient à la fois pour la mafia italienne et la pègre asiatique.

Les deux Québécois épinglés par la GRC pour avoir approvisionné la capitale de Terre-Neuve en cocaïne sont des complices de longue date.

Au printemps 2006, les enquêteurs de la division du crime organisé à la police de Montréal avaient procédé à 24 arrestations au terme de l'opération baptisée Paravent. Préfontaine et Huynh étaient du nombre.

Ce réseau exportait en moyenne plus de 100 kg de marijuana par semaine aux États-Unis et réalisait un chiffre d'affaires annuel avoisinant les 20 millions $.

Il résultait d'un partenariat d'affaires entre la mafia italienne et un gang de trafiquants d'origine vietnamienne.

L'organisation était dirigée par Anthony Di Maulo – un neveu de l'ex-numéro 2 de la mafia montréalaise Joe Di Maulo qui a été tué par balle en face de son domicile à Blainville, le 4 novembre 2013 – et sa belle-mère, Thi Mi Nguyen. Ce duo avait été envoyé au pénitencier pour trois ans.

Arrestation mouvementée

Préfontaine et Huynh avaient respectivement été condamnés à des peines de 18 mois et de 10 mois d'emprisonnement pour leur rôle plus mineur au sein de ce consortium de trafiquants.

Huynh avait aussi écopé d'une année de détention additionnelle pour agression armée sur deux policiers en tentant de leur échapper au moment de son arrestation dans cette affaire.

Sachant que le suspect transportait du cannabis, les deux policiers du SPVM l'avaient sommé d'immobiliser son véhicule. Huynh s'est arrêté quelques instants, puis il a continué sa course sur 500 mètres alors que les policiers s'étaient agrippés aux portières de sa voiture.