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«L’hygiène numérique» peu enseignée

Les élèves n’apprennent pas à bien utiliser différents appareils et logiciels, selon plusieurs intervenants

Lors du passage du Journal dans la classe de Judith Beaumier-Primeau, les élèves devaient notamment faire une recherche efficace de photos et d'information sur internet, une compétence souvent tenue pour acquise chez les jeunes.
Photo Chantal Poirier Lors du passage du Journal dans la classe de Judith Beaumier-Primeau, les élèves devaient notamment faire une recherche efficace de photos et d'information sur internet, une compétence souvent tenue pour acquise chez les jeunes.

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L’école québécoise a un retard à rattraper pour préparer les élèves à vivre dans un monde de plus en plus numérique, surtout pour leur apprendre à utiliser leurs appareils de façon constructive... et à lâcher leur cellulaire quand il le faut.

William Des Marais, 18 ans, a commencé le cégep en sciences humaines cette année et il a parfois l’impression d’étudier dans le passé. 

La plateforme web utilisée par ses profs au cégep est «dépassée» et «désuète», trouve-t-il. Les enseignants fonctionnent encore beaucoup avec le papier.

«Il y a un tabou dans les classes par rapport à la technologie», affirme-t-il.

Pendant ce temps, il voit certains de ses camarades cégépiens être distraits par leur cellulaire en classe, voire même en être dépendants.

Et personne pendant son parcours au secondaire ne lui a parlé d’«hygiène numérique», c’est-à-dire de savoir utiliser ses appareils personnels de façon saine.

«Il y a un méchant problème», abonde Chantal Malouin, professeure en technique administrative au cégep de Valleyfield. Elle voit chaque année des jeunes qui avaient l’habitude d’étudier dans un contexte d’interdiction du cellulaire au secondaire et qui ne savent pas se contrôler maintenant qu’ils ont plus de liberté.

Elle estime qu’environ la moitié des échecs au premier examen de la première session est due à la distraction du cellulaire. «Ils ne sont pas capables de le lâcher».

Ils n’excellent pas sur Excel

Malgré cela, la plupart des étudiants ne sont pas meilleurs qu’avant avec les outils professionnels. Beaucoup partent de loin quand vient le temps d’écrire un texte dans Word, de faire un calcul dans un fichier Excel, ou de décortiquer l’algorithme de Facebook, observent les profs interrogés.

«On pense qu’ils ont ça naturellement, mais il faut leur montrer», explique Judith Beaumier-Primeau, enseignante en 6e année à l’école Harmonie-Jeunesse à Sainte-Anne-des-Plaines. Elle se sert notamment de la technologie pour apprendre à ses élèves à reconnaître les sources d’information fiables sur le web.   

Le gouvernement Couillard avait déposé un vaste Plan d’action numérique en mai denier. Le nouveau ministre de l’Éducation Jean-François Roberge a l’intention de garder le cap. 

Inégal

Mais dans une recension mise à jour en juillet 2018, près du tiers des 38 commissions scolaires qui ont répondu disent n’avoir aucune initiative généralisée pour mieux préparer les jeunes à la «citoyenneté à l’ère du numérique».

Dans bon nombre d’écoles, on se contente de faire venir un policier en classe pour parler de photos osées ou de cyberintimidation.

Une approche qui témoigne d’une certaine «panique morale» exagérée, croit Normand Landry, professeur à la TELUQ en éducation aux médias. Plutôt que de «protéger» les jeunes, il faut surtout les «outiller», croit-il.

«Ce qui manque, c’est une vision structurante». Car pour l’instant, cette éducation repose sur l’initiative de quelques enseignants motivés qui pondent leur projet «les soirs et les weekends», résume-t-il.

Des ateliers qui font fureur auprès des parents

Des jeunes avouent eux-mêmes qu’ils passent trop de temps devant des écrans, tandis que leurs parents n’ont aucune idée de ce qu’ils consomment sur leurs appareils. C’est ce que constatent deux intervenants de la Mauricie qui font fureur avec leurs ateliers de sensibilisation.

 Il est préférable de ne pas permettre les jeux vidéo aux enfants les matins d’école. «Vous favoriserez ainsi une meilleure qualité de l’écoute en classe», peut-on lire dans une affichette frigo envoyée au début mars aux parents du primaire par la Commission scolaire Chemin-du-Roy.

«Il faut que cette discussion [sur l’hygiène numérique] sorte des écoles et qu’elle continue à la maison», dit Michael-Philip Marchand, conseiller pédagogique.

Ils en redemandent

Depuis cet automne, la commission scolaire offre des ateliers aux parents qui souhaitent mieux comprendre l’univers numérique des jeunes.

Les parents se déplacent par vingtaines pour y assister. Et les séances s’étirent parfois jusque dans le stationnement, tant les parents en redemandent, raconte M. Marchand.

Les animateurs leur font notamment découvrir des YouTubeurs populaires. Par exemple, la plupart des jeunes connaissent Squeezie... contre seulement 15% de leurs parents, estime Charles Perroud, animateur de vie spirituelle et d’engagement communautaire.

M. Perroud fait aussi le tour de classes de 4e, 5e et 6e année. Il amène ainsi les enfants à prendre conscience de leur consommation d’écran et des impacts sur leur niveau de fatigue ou leurs résultats scolaires.

Quand on s’adresse à leur intelligence, les deux tiers des élèves ont tendance à réaliser d’emblée qu’ils passent trop de temps devant un écran, dit-il.

Qualité

La réflexion ne doit pas s’arrêter au nombre d’heures, mais aussi à la qualité de l’activité, ajoute M. Marchand. Par exemple, votre enfant passe-t-il deux heures par jour à regarder des vidéos documentaires sur la faune? Ou encore des vidéos de «fail» de gens qui trébuchent?

Les deux hommes cherchent aussi à sensibiliser profs et éducateurs en service de garde. Car encore trop souvent, le numérique sert de récompense plutôt que d’activité constructive, notent-ils.