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À l’ombre du mont Saint-Hilaire

La pomme et l’étoile, Étienne Beaulieu, Éditions Varia
Photo courtoisie La pomme et l’étoile, Étienne Beaulieu, Éditions Varia

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D’emblée, Étienne Beaulieu nous invite à un essai très personnel. Il vient de se séparer de « la mère de ses enfants », il a manifestement rencontré par la suite puis perdu tout aussi rapidement « l’amour fou », au tournant de la quarantaine, et son projet d’écriture sur la peinture moderne a volé en éclats.

On se dit qu’on sera peut-être appelé, malgré nous, à être un peu voyeur. D’ailleurs, l’auteur n’avoue-t-il pas, sans gêne aucune, que les deux peintres dont il va être question dans cet essai littéraire, Ozias Leduc et Paul-Émile Borduas, du moins « leurs légendes », ne seront, en fait, qu’un prétexte pour sonder son propre monde intérieur et les états d’âme du monde qui l’entoure.

Mais qui sont ces deux peintres, que représentent-ils ? Tous deux nés à Saint-Hilaire (c’est leur seul point en commun et une quarantaine d’années les séparent), ils représentent l’eau et le feu, la tradition et la modernité. Ils seraient la représentation de ce Québec qui se cherche, aujourd’hui comme hier : « À la fois repliés sur nous-mêmes et ouverts aux quatre vents du monde ». Leduc est connu pour sa fameuse nature morte Les trois pommes et Borduas pour son tableau L’étoile noire, d’où le titre de cet opuscule.

Ici, nous nagerons en pleine métaphore, ou encore nous élucubrerons avec l’auteur (c’est son expression), entre mythe et légende. Le moment crucial où tout se jouera, c’est la rencontre entre le peintre dans la force de l’âge, « à la patience paysanne et obstinée », Leduc, et le jeune et fringant peintre qui jouera le rôle d’un phare « guidant la nation égarée dans la brume », Borduas, à peine 17 ans, un jour de 1922 dans la ville de Sherbrooke. C’est que Leduc, l’artiste d’expérience, a reçu la commande de décorer la chapelle de l’évêché et il s’est adjoint les services de cet élève affamé de liberté. L’auteur y voit le « passage du Canada français au Québec moderne [...] qui annonce quelque chose de grand, mais d’impondérable ».

En passant, Beaulieu pourfend ceux qui participent à ce courant réactionnaire très à la mode et qui veulent réduire Borduas à des proportions humaines et historiques pour « le sortir de la légende de la modernité ». Borduas, dit-il, fait partie de notre récit collectif, à tort ou à raison. Il faut passer par lui « pour se comprendre comme Québécois ». Mythes et légendes, objets de rêveries individuelles ou nationales, sont nécessaires, de toute façon, pour qu’on s’y retrouve, plaide-t-il.

Parallèles

Beaulieu s’amuse à tracer un parallèle entre le mont Saint-Hilaire qu’ont côtoyé Leduc, « l’homme du proche immédiat » et Borduas, « qui veut rendre les choses à leur sauvagerie première », et la montagne Sainte-Victoire chère au peintre Paul Cézanne puisqu’il l’a peinte cent fois sous différentes lumières. Puis parallèle entre la maison de Leduc, « une sorte de retraite laïque du monde, un sanctuaire de l’art sis au beau milieu d’une étendue champêtre ressemblant à la Vallée noire de George Sand », et celle de Borduas, « sorte d’aéronef tombé du ciel », au style hyper futuriste, « faite de blocs superposés [...] inspirée de Le Corbusier », qui figure son esthétisme en avance sur son temps.

Parallèle également entre les toiles de Leduc, qui « révèlent souvent une plus grande modernité qu’un premier regard inattentif n’aperçoit pas » et les gouaches de Borduas qui nous font « entrer dans le lieu sacré d’un art sans aucune autre référence que celle d’une transcendance étrangère au territoire ».

Mais Borduas doit beaucoup à Leduc. On apprend que l’abstraction de l’un se nourrit de la spiritualité du second. Cette filiation ne doit cependant pas faire oublier les ruptures et les contrastes, entre figuration et abstraction. Puis, l’élève désirera s’affranchir du maître, et il l’exprimera clairement, entre autres dans Refus global.

C’est l’histoire intellectuelle récente du Québec qu’on suit à travers les statures imposantes de ces deux peintres.