/investigations/taxes
Navigation

Elle répète des chiffres erronés depuis cinq mois

La ministre Lebouthillier a affirmé que 1300 vérificateurs avaient été embauchés

POL-SOMMET-INTERNATIONAL-DE-LA-CONFIANCE
Photo Agence QMI, Toma Iczkovits

Coup d'oeil sur cet article

OTTAWA | Le gouvernement Trudeau a-t-il menti aux Canadiens ? Depuis des mois, la ministre Diane Lebouthillier se vante d’avoir embauché 1300 nouveaux vérificateurs à l’Agence du revenu du Canada. Or, le vrai chiffre est plutôt 192, a découvert notre Bureau d’enquête.  

« Durant notre présent mandat, nous avons embauché 1300 nouveaux vérificateurs pour travailler à contrer l’évasion fiscale. Nous avons investi près de 1 milliard $ », lançait à la Chambre des communes la ministre du Revenu national, le 5 février.   

Celle qui a été nommée ministre par Justin Trudeau à la fin 2015 répète à qui veut l’entendre cette affirmation depuis novembre.   

Les chiffres obtenus par notre Bureau d’enquête auprès de l’Agence du revenu du Canada (ARC) peignent un tout autre portrait. Depuis le 1er janvier 2016, le nombre de vérificateurs est passé de 6265 à... 6457. Une mince différence de 192, et certainement pas 1300.   

« Quand la ministre parlait de plus de 1300 nouveaux vérificateurs, je m’imaginais certainement que la quantité de postes avait augmenté de ce nombre. Je me sens complètement berné par la ministre » s’est outré le directeur exécutif de l’organisme Canadiens pour une fiscalité équitable, Toby Sanger.   

Qui sont les hommes et les femmes derrière nos politiciens? Emmanuelle présente... un balado animé par Emmanuelle Latraverse.

1200 employés remplacés  

Comment expliquer que le vrai chiffre est sept fois plus petit que celui avancé par la ministre ? Pour une rare fois, l’ARC a permis à un sous-commissaire, Ted Gallivan, de répondre à nos questions.   

M. Gallivan a admis que l’argent investi depuis 2016 a surtout servi à embaucher des vérificateurs pour en remplacer 1197 autres qui avaient quitté leur emploi ou qui avaient été mutés à d’autres fonctions.   

« Le chiffre [avancé par la ministre] est exact, parce que c’est le nombre brut de vérificateurs que nous avons embauchés », s’est-il toutefois défendu.   

Selon lui, une partie du milliard de dollars investi sur cinq ans a servi à absorber les augmentations salariales des syndiqués et à financer des projets spéciaux.   

M. Gallivan admet même que contrairement à Mme Lebouthillier, il ne se sert pas du chiffre 1300 pour vanter le travail de son département.   

« J’essaie [plutôt] de sensibiliser les gens au fait que nous avons une plus grande force de frappe, nous avons de nouvelles données, nous avons plus de capacité. »   

Plus « nouveaux »  

Au cabinet de la ministre, on a expliqué au Journal que celle-ci était trop occupée pour accorder une entrevue à plusieurs reprises. En réponse à des questions écrites très précises, sa directrice des communications nous a transmis une courte déclaration dans laquelle, soudainement, la référence à de « nouveaux » vérificateurs avait disparu.   

« L’Agence a embauché 1389 vérificateurs entre le 1er janvier 2016 et le 1er janvier 2019 – c’est à ce chiffre qu’a toujours fait référence la ministre. Sans nos investissements majeurs, le nombre de vérificateurs à l’Agence aurait diminué ; il a plutôt augmenté et continuera d’augmenter », a-t-elle écrit.    

►Vous avez de l’information qui mérite d’être connue? Veuillez communiquer avec Christopher Nardi en toute confidentialité.  

1300 nouveaux vérificateurs, selon la ministre   

20 novembre 2018  

En conférence de presse  

« À l’Agence du revenu on a investi plus de 1 milliard $ au cours des trois dernières années juste au niveau des vérificateurs. On a embauché depuis [novembre] 2015 1300 nouveaux vérificateurs à l’Agence du revenu. »    

11 décembre 2018  

Devant le comité des Finances  

« Comme je vous l’ai dit, nous avons embauché 1300 nouveaux vérificateurs. »    

13 décembre 2018  

Période des questions à la Chambre des communes  

« Notre gouvernement a donné à l’Agence les ressources nécessaires dont elle avait besoin. Sous notre leadership, on a embauché 1300 nouveaux vérificateurs. »    

1er février 2019  

Citation de la ministre transmise par courriel au Journal  

« Nos investissements historiques ont notamment permis à l’Agence d’embaucher plus de 1300 vérificateurs. »    

5 février 2019  

Débats à la Chambre des communes  

« Durant notre présent mandat, nous avons embauché 1300 nouveaux vérificateurs pour travailler à contrer l’évasion fiscale. »    

9 février 2019  

Entrevue avec Bernard Drainville au 98,5 FM  

— « Lebouthillier : Depuis notre arrivée au pouvoir, on a mis près de 1 G$ pour former des équipes, pour embaucher des vérificateurs. On a embauché plus de 1300 vérificateurs.   

— Drainville : Depuis combien de temps, ça ?   

— Lebouthillier : Ça, c’est dans les trois dernières années.   

— Drainville, étonné : Dans les trois dernières années, vous avez embauché pour...   

— Lebouthillier : mille trois cents vérificateurs pour travailler dans des dossiers d’évasion fiscale. »   

Ce n’est pas sa première exagération   

Ce n’est pas la première fois que la ministre Diane Lebouthillier se fait prendre à donner de fausses informations aux parlementaires et aux journalistes.   

En 2017, celle qui est responsable de l’Agence du revenu du Canada (ARC) a tenté de convaincre les contribuables que le pays s’attaquait effectivement à l’évasion fiscale à l’étranger à la suite de la publication des fameux Panama Papers.   

« Au cours des deux dernières années, nous avons investi près de 1 milliard $ qui nous a permis d’aller récupérer près de 25 milliards $ », avait déclaré à plusieurs reprises à l’automne 2017 la députée de Gaspésie–Les Îles-de-la-Madeleine.   

Vérifications faites par les médias, personne à l’ARC n’était capable de confirmer que ce montant avait effectivement été récupéré.   

Question sans réponse  

Dans une entrevue avec La Presse, la sous-commissaire adjointe de la Direction générale du secteur international, des grandes entreprises et des enquêtes à l’ARC a plutôt affirmé que son agence avait « identifié » ce montant.   

« Non, je ne peux pas vous donner ce chiffre-là », a-t-elle répondu au quotidien lorsque questionnée à savoir combien d’argent avait réellement été récupéré.   

À ce jour, cette question demeure toujours sans réponse.   

Du jour au lendemain, le discours de Mme Lebouthillier a également changé.   

« Imagination »  

Plutôt que d’affirmer que l’ARC avait récupéré 25 G$, elle a commencé à dire que le montant avait plutôt été identifié et que le gouvernement était « en voie de récupérer » cet argent.   

Un changement de vocabulaire qui lui a valu des critiques acerbes de la part des partis d’opposition.   

« Il était une fois une ministre du Revenu national qui avait un merveilleux trésor de 25 milliards $. Malheureusement, la ministre avait beaucoup d’imagination et le trésor n’existait que dans sa tête. [...] La ministre peut-elle quitter son monde imaginaire et revenir sur Terre avec nous ? » avait lancé le député néo-démocrate Alexandre Boulerice durant la période des questions en décembre 2017.