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La magnifique réinvention d’un génie

La joie discrète d’Alan Turing, Jacques Marchand, Québec Amérique, 432 pages
Photo courtoisie La joie discrète d’Alan Turing, Jacques Marchand, Québec Amérique, 432 pages

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Alan Turing a déjà eu droit à une imposante biographie, un film grand public, des romans inspirés de sa vie... Qu’ajouter à ce lot ? Une biographie romancée, que signe avec brio un écrivain québécois.

On doit beaucoup à Alan Turing, ce génie britannique des mathématiques qui a grandement contribué à la victoire des Alliés lors de la Deuxième Guerre mondiale et qui est à l’origine du développement de l’intelligence artificielle.

Les secrets de la guerre puis son arrestation pour homosexualité en 1952 qui lui valut une castration chimique (c’était alors un crime en Grande-Bretagne), puis son suicide en 1954, l’ont maintenu dans l’oubli pendant des décennies. Mais depuis, on se rattrape et il ne manque pas d’ouvrages pour le souligner.

Et pourtant, il y a encore moyen de se distinguer, comme le prouve de manière remarquable le dernier roman de Jacques Marchand.

L’auteur québécois franchit le pas que n’avait pas osé faire le romancier suédois David Lagercrantz dans son best-seller Indécence manifeste, aussi inspiré de la vie de Turing : avec La joie discrète d’Alan Turing, Marchand se met carrément dans la tête du mathématicien.

Nous partagerons donc la rigueur de Turing, sa curiosité et ses ambitions intellectuelles, mais aussi ses tourments personnels et ses plaisirs faits de toutes ces petites choses que ne retiennent pas les biographies formelles. Jacques Marchand remplit les creux de la vie connue de Turing, ce qui lui permet de brosser un portrait d’un grand réalisme.

Mais Marchand fait encore mieux. À chaque chapitre où Turing est mis en scène succède un autre où l’on suit un écrivain du Québec qui est en Angleterre pour marcher dans les pas du mathématicien afin d’écrire un livre à son sujet.

Ce narrateur est l’alter ego de Marchand, mais on reste à la frontière de la vérité et de la fiction puisque des personnages inventés sont mis en scène. La mise en parallèle de l’Angleterre des années 1940 et 1950 et celles d’aujourd’hui permet toutefois de mieux mesurer la stigmatisation qu’a vécue Alan Turing et de réinterpréter certains aspects de sa vie.

Ainsi de son suicide. Il était si inattendu que Marchand n’exclut pas qu’il se soit plutôt agi d’une basse œuvre des services secrets. En pleine Guerre froide, les homosexuels étaient considérés comme des recrues faciles pour les Russes, qui pouvaient les faire chanter. Or, Alan Turing connaissait vraiment beaucoup de secrets militaires...

Époque unique

La guerre, le développement des mathématiques, la naissance de l’ordinateur, les tabous, tout ça en soi est fascinant. Mais ce qui élève cet ouvrage au rang de modèle de biographie romancée, c’est le talent d’écrivain de Jacques Marchand.

Il ne transforme pas Turing en héros de cinéma ; il nous enveloppe plutôt dans une époque unique, telle que vécue par un homme qui l’était tout autant. Le ton juste, les mots évocateurs, les détails qui font mouche : tout est d’une grande richesse et, oui, source de joie !