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Le Grand Nord comme une blessure béante

Jean Désy
Être et n’être pas/Chronique d’une crise nordique
Édit
Photo courtoisie Être et n’être pas|Chronique d’une crise nordique
Jean Désy
Éditions XYZ

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Dans les années soixante, on a « découvert » le Grand Nord. On appelait ça le « Nouveau Québec ». Aujourd’hui, ces vastes territoires nordiques ont un nom, le Nunavik (plus de 30 % du territoire québécois), et des populations, Innus, Cris et Inuits, ces derniers formant une population d’environ 15 000 habitants.

Ces espaces infinis, véritables déserts froids, Jean Désy, poète, bourlingueur, enseignant, mais surtout médecin généraliste, les a parcourus en long et en large pendant trente ans, « en motoneige, en ski de fond, en bateau, en VTT ». Le Grand Nord l’a visiblement « marqué, changé, fouetté, allumé ». Mais il se défend de vouloir ici jouer au guide touristique, c’est plutôt son amour pour sa population et son habitat qu’il veut nous faire partager, « le plus humblement possible ». Il veut aussi nous alerter sur la dégradation des conditions de vie, qui seraient devenues catastrophiques depuis une dizaine d’années. La joie de vivre y a disparu, tant la souffrance « a atteint des proportions qui sortent de l’acceptable » dans ce pays de toundra totale, « là où les arbres ne mesurent souvent que six centimètres ».

Il nous raconte son retour à Salluit, dans ce Grand Nord où il a emmené sa fille, alors qu’elle n’avait que sept ans. Il a été appelé en dépannage pour une semaine, en mai 2016, et il a accepté d’emblée l’offre, car ce boulot de docteur-dépanneur, il l’assume joyeusement... pourvu qu’il y ait un lac où pêcher, une montagne à escalader, une forêt d’épinettes noires à explorer, du gibier à chasser.

Mal contagieux

Il reprend son service de garde au dispensaire, soignant aussi bien le corps que l’âme. Car ici, dit-il, « l’état suicidaire représente un mal contagieux ». Il se questionne sur cet attrait pour le suicide, surtout chez les jeunes dont on dirait qu’ils ont perdu tout sens d’orientation. « Serait-ce que la nature sauvage y est hautement dramatique ? » se questionne-t-il.

Une fois terminé son tour de garde, il part seul ou en compagnie d’une collègue explorer les environs, toundra, montagnes enneigées, fjords et lacs gelés, croisant au passage des chasseurs inuits, faisant une pause pour boire du thé, « assis à travers de vieilles crottes de nirlitt (outardes). Le bonheur ». La « nomadicité » des Inuits l’habite désormais pour toujours.

Parfois le blizzard le coupe du reste du monde, empêchant tout avion de se poser, et même la communication Internet avec l’amie demeurée au Sud. Alors, il en profite pour aller cueillir des moules au bord de la baie, quand la marée est à son plus bas. Car Désy ne peut accepter de demeurer confiné bien longtemps. Il ne conçoit pas sa pratique médicale, ce besoin de soigner, sans la possibilité de voler d’une colline à l’autre dans la toundra. Et puis il y a cette solidarité entre collègues, médicaux ou pas, qui ne se rencontre pas au Sud. Comme si la bonne humeur des Inuits, « si dignes, si forts et pourtant si souffrants », déteignait sur eux, gens venus du Sud.

Jean Désy, ça se sent, aime passionnément, spirituellement et physiquement, ces territoires infinis et ceux qui les peuplent, et il en appelle à une « véritable révolution » au cœur de ces quatorze villages qui longent les côtes de l’Ungava et de la baie d’Hudson. Il ne peut pas vraiment s’expliquer cet amour, sinon par la fonction irrationnelle de la psyché. « J’aime les Inuits, entre autres parce que j’aime le désert froid qu’ils acceptent d’habiter. » Dans cette toundra « de sauvageries, de calmes intenses, de folies climatiques et d’éblouissements cosmiques », balayée sans cesse par des vents violents, véritables maîtres des lieux, où les inukshuks de pierre montent la garde ici et là, où les âmes volent et où il se sent totalement libre, il accepterait volontiers d’y mourir, « comme si cette contrée sauvage donnait envie de plus qu’une vie réelle ».

Jean Désy nous donne le goût de voler au nord du Nord, plus près des « forces animales, aériennes et terrestres, celles des eaux, des glaces, du ciel, des nuages et des neiges ».

Un pur enchantement.