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Des voyages coûteux pour le patron du Salon du livre de Québec

À la tête d’une organisation grassement subventionnée, Philippe Sauvageau avoue payer la traite à ses invités, en Afrique, en citant l’exemple de SNC-Lavalin

Philippe Sauvageau, photographié ici au Centre des congrès de Québec, le 10 avril dernier. En plus de voyager en Afrique, M. Sauvageau s’est également envolé à Paris à deux reprises en 2018. Une destination qu’il fréquente aux frais du SILQ chaque année.
Photo Jean-François Desgagnés Philippe Sauvageau, photographié ici au Centre des congrès de Québec, le 10 avril dernier. En plus de voyager en Afrique, M. Sauvageau s’est également envolé à Paris à deux reprises en 2018. Une destination qu’il fréquente aux frais du SILQ chaque année.

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Le grand patron du Salon international du livre de Québec (SILQ), une organisation largement subventionnée, multiplie les coûteux voyages au Bénin depuis plus d’une décennie, a appris notre Bureau d’enquête.

En entrevue, Philippe Sauvageau admet même payer la traite à ses invités là-bas, citant en exemple les pratiques de SNC-Lavalin en Libye.

Le Bénin, pays de l’Afrique de l’Ouest de 11 millions d’âmes, semble exercer un attrait particulier sur M. Sauvageau: il s’y est rendu à neuf reprises dans les 12 dernières années, aux frais de l’organisme à but non lucratif (OBNL) subventionné qu’est le SILQ.

Excluant les billets d’avion, la facture pour l’ensemble de ses déplacements dans la petite république africaine s’élève à 30 000 $. En 2007, il s’y est rendu deux fois.

Chaque année, le SILQ reçoit près de 290 000 $ en subventions.

En Afrique... comme SNC-Lavalin

Lorsqu’il se rend au Bénin, le PDG du SILQ, Philippe Sauvageau, aime inviter ceux qu’il rencontre, nous a-t-il expliqué.

«Dans ces pays-là, c’est comme ça que ça se passe [...] C’est très rare que l’Africain va arriver et payer. Ça ne fonctionne pas comme ça», raconte le PDG.

«C’est comme SNC-Lavalin. Ils ont donné l’argent aux Libyens, sinon, ils n’avaient pas de contrats. Tous les pays font ça [...] Quand il y a un repas, c’est moi qui paie. Lorsqu’il y a une dépense, c’est moi qui paie. Lorsqu’il y a un déplacement, c’est moi qui paie, forcément.»

Il invite des membres de gouvernements étrangers: «C’est clair. Le ministre ne vous invite pas à sa table.»

M. Sauvageau soutient qu’il fonctionne avec des «per diem».

«C’est toujours le même montant [...] basé sur le décret du gouvernement de 2004 pour les cadres supérieurs», martèle-t-il.

Selon nos informations, il réclame entre 250 $ et 400 $ par jour.

Il se fait payer en plus, à l’occasion, une avance en argent par le SILQ avant de quitter le pays. Avances qu’il débourse chaque fois en totalité, a-t-il confirmé.

La littérature, «ostie»

Questionné par notre Bureau d’enquête, M. Sauvageau a du reste admis que certains de ses déplacements, pourtant financés par le SILQ, avaient été effectués au profit d’une autre organisation, la Fondation des parlementaires québécois. Pourquoi ?

«C’est la littérature, la diffusion du livre, ostie», a-t-il pesté.

Tous ces déplacements, a expliqué M. Sauvageau, avaient pour but de faire du Bénin – qu’il qualifie de «Quartier latin de l’Afrique de l’Ouest» – le pays invité au SILQ.

D’ailleurs, après un autre déplacement dans ce pays en 2017, il expliquait à l’exécutif de son C.A. qu’il ne «désespère pas» d’arriver un jour à ses fins.

L’Algérie est le pays à l’honneur pour la présente édition du SILQ, alors que la Suisse aura droit à cet hommage en 2020.

En 2021, le Bénin  pourrait» enfin avoir son tour, a révélé M. Sauvageau à notre Bureau d’enquête.

«Alors là, à la limite, je n’ai pas besoin d’y retourner. C’est réglé», a-t-il noté dans un ricanement.

REVENUS DU SALON

BUDGET ANNUEL : 820 000 $

SUBVENTIONS

Société de développement des entreprises culturelles

  • 107 500 $

Patrimoine canadien

  • 65 000 $

Conseil des arts du Canada

  • 28 000 $

Secrétariat à la Capitale-Nationale

  • 20 000 $

Ville de Québec

  • 60 000 $

Ministère de la Culture et des Communications

  • 3 000 $

Ministère des Relations internationales

  • 5 000 $

TOTAL : 288 500 $

Il habite à Montréal, où il a un autre emploi

Le PDG du SILQ, Philippe Sauvageau, habite à Montréal où il a un autre emploi. Il est néanmoins payé à temps complet pour son poste au Salon de Québec.

Philippe Sauvageau est le principal dirigeant et chef de direction de Services documentaires multimédias (SDM), un organisme à but non lucratif spécialisé dans les banques de données adaptées aux bibliothèques publiques et de l’enseignement.

Trois jours par semaine à Québec

M. Sauvageau y dirige une quarantaine d’employés, selon le plus récent bilan mis en ligne par l’organisme, bien qu’il passe trois jours par semaine à Québec pour le SILQ.

«Ce sont deux emplois de directeur à temps partiel», proteste le principal intéressé.

Pourtant, dans le contrat d’embauche de M. Sauvageau au Salon du livre, on y présente le poste de PDG comme étant à temps complet. Le président du C.A. du SILQ, John Keyes, le confirme.

«Le contrat est à temps plein. Dans le cas de M. Sauvageau, nous avons une entente qui fait en sorte qu’il est capable de travailler pour un autre organisme», a-t-il indiqué.

Argent public

Selon nos nombreuses sources, la mainmise de Philippe Sauvageau sur son conseil d’administration lui permet d’obtenir plusieurs avantages financiers.

Parce qu’il vit à Montréal, Philippe Sauvageau reçoit du SILQ une allocation de plus de 6000 $ par année pour ses déplacements.

S’ajoute son stationnement mensuel au centre-ville de Québec à plus de 1500 $ par année.

Quant à sa facture de téléphone cellulaire, le SILQ rembourse 1000 $ annuellement à M. Sauvageau : «Je travaille beaucoup dans ma voiture avec la main libre.»

En plus de son salaire d’environ 70 000 $, selon nos sources, le SILQ lui verse annuellement une somme forfaitaire de plusieurs milliers de dollars.

«À l’époque, j’avais des REER. Je n’ai plus le droit aux REER, j’ai 79 ans. Je reçois un montant chaque année pour compenser le REER, effectivement.»

Le président du C.A., John Keyes, affirme que les budgets sont gérés de façon responsable.

«Nos états financiers sont vérifiés chaque année», dit-il.

Chez l’autre employeur de M. Sauvageau, Services documentaires multimédias, Louis Cabral, président du C.A., confirme que M. Sauvageau se voit rembourser aussi des déplacements et des dépenses pour des voyages.

Questionné par notre Bureau d’enquête, M. Sauvageau avait pourtant affirmé le contraire.

Un prestigieux contrat pour sa conjointe

Un exemple du travail d’Odette Drapeau tiré du site web du SILQ. Sur la photo du haut, aux côtés de M. Sauvageau, on aperçoit d’autres de ses oeuvres.
Photo courtoisie, site du silq
Un exemple du travail d’Odette Drapeau tiré du site web du SILQ. Sur la photo du haut, aux côtés de M. Sauvageau, on aperçoit d’autres de ses oeuvres.

Depuis 16 ans, c’est la conjointe de Philippe Sauvageau, l’artiste Odette Drapeau, qui obtient un contrat important de la part du SILQ: fabriquer des reliures d’art pour les livres des récipiendaires de prix remis lors du Salon.

Interrogé à ce sujet, le PDG du SILQ a admis qu’il s’agit, «à la limite», d’un «conflit d’intérêts».

Un secret bien gardé

Depuis 2003, ces livres d’art étaient entreposés dans les bureaux du PDG du SILQ. Étrangement, la plupart des récipiendaires des prix ignoraient que ces œuvres existaient.

À l’occasion des 60 ans du Salon, les livres d’art y sont présentés pour la première fois dans une grande exposition en marge du Salon.

Chaque livre a été déposé sur une feuille d’or de 24 carats et un catalogue a été réalisé pour l’événement.

Un vernissage a d’ailleurs été organisé en l’honneur d’Odette Drapeau à l’ouverture du SILQ, le 9 avril.

Cachet?

Lorsque nous avons demandé à M. Sauvageau si sa conjointe était rémunérée pour cette exposition, il a répondu par la négative. Quant à son cachet pour fabriquer chacun de ces livres depuis 16 ans, il s’est montré confus: «Je ne m’en souviens pas [...] J’ai une mémoire courte.»

Pressé de questions par notre Bureau d’enquête, le président du C.A., John Keyes, a répondu qu’à son souvenir, Mme Drapeau recevait 500 $ pour chaque reliure.

Mme Drapeau voyage également souvent à Paris en même temps que son mari.