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Bureau dit non à Power Corporation

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Mon ami André Bureau est mort vendredi dernier. Nous nous connaissions depuis 65 ans. Étudiant en droit à l’Université Laval, il venait de fonder « Les triboulets », une petite troupe amateur.

André est allé terminer son droit à Paris, la troupe fut dissoute et il est devenu avocat comme son père Jean-Marie. Une éminence grise que tout Trois-Rivières respectait, mais craignait.

Nous nous sommes retrouvés à Montréal, moi en 1957 à la télévision, lui en 1968 comme vice-président exécutif de La Presse, qui appartenait à Power Corporation. Les choses finirent par tourner au vinaigre. Paul Desmarais, le grand patron de Power, remercia sèchement Bureau, ce qui donna lieu à une poursuite en justice.

Ses quatre ans à La Presse avaient convaincu André que les médias, c’était l’avenir. Il dirigea donc Télémédia, puis Cancom qui relayait par satellite les signaux de radio et télévision dans les régions périphériques du pays.

PRÉSIDENT DU CRTC

En 1983, au moment où la télévision entreprenait un virage presque aussi important que celui qu’occasionnera plus tard le numérique, André est nommé président du CRTC. Les chaînes spécialisées font leur apparition, les monopoles des télécommunications éclatent, l’organisme qu’il préside est débordé. L’histoire veut que durant les cinq ans de son mandat, le CRTC ait rendu 22 000 décisions. L’une d’elles a changé le cours de la télévision.

Il y aura 33 ans après-demain, le 18 avril 1986, le CRTC refusait que Power Corporation prenne le contrôle de Télé-Métropole. La transaction était évaluée à 105,5 millions $. Le CRTC a jugé que Power Corporation n’avait pas démontré que son acquisition entraînerait des avantages significatifs pour les téléspectateurs et le système canadien de radiodiffusion.

L’audacieuse décision surprit tout le monde. Paul Desmarais et tous les membres du conseil d’administration fulminaient. Homme fier et peu habitué à se faire dire non, Desmarais refusa de présenter une nouvelle requête au CRTC comme on l’invitait à le faire. Il décida sur-le-champ de mettre une croix sur tout projet de télévision. Le bruit courut immédiatement qu’André Bureau avait ainsi par cette décision trouvé le moyen de se venger de son congédiement de La Presse.

UN EXCÈS DE CONFIANCE

La vérité, c’est que la requête de Power Corporation, préparée à la hâte par Me Yves Pratte, était loin d’être convaincante. Avocat de grande réputation, il n’avait guère d’expérience en télécommunications et encore moins en télévision.

Si on l’avait embauché pour la requête, c’est que Paul Desmarais était convaincu que l’importance de Power Corporation et la réputation d’un avocat ayant siégé à la Cour suprême étaient plus que suffisantes pour obtenir l’assentiment du CRTC. C’était mal connaître son nouveau président. André Bureau était un homme intransigeant, rigoureux et sans pitié pour le travail bâclé.

Lundi dernier, je me suis entretenu au téléphone avec André pour la dernière fois. À ma grande surprise, il m’a confié que j’avais changé sa vie en l’intéressant aux communications. Il a aussi changé la mienne, car c’est lui qui présidait le CRTC lorsque nous avons obtenu la licence de Télévision Quatre-Saisons (aujourd’hui « V ») en septembre 1985.