/opinion/blogs/columnists
Navigation

Le supplice obligatoire

Le supplice obligatoire
Photo d'archives, Agence QMI

Coup d'oeil sur cet article

J’ai toujours pensé qu’il y avait une grande ressemblance entre le combat des infirmières et celui des enseignantes. J’insiste ici sur le genre de la profession, car il s’agit d’une lutte typiquement féminine afin d’obtenir de meilleures conditions de travail.

Enseignantes et infirmières : deux emplois où les femmes sont présentes en forte majorité. Un job qu’on appelle encore une vocation. Ce qui est loin d’être une coïncidence. Lorsque la vie vous prédestine à un rôle déterminé, vous devez être obéissant et reconnaissant.

Ce n’est donc pas le fruit du hasard si la surcharge de travail vécue au quotidien est devenue la norme. Quand l’empathie, la générosité, l’écoute et la patience font de vous un bénévole dans l’âme, il devient plus facile pour l’employeur d’abuser un brin.

Le temps supplémentaire obligatoire (TSO)     

Chez les infirmières, le TSO devait être utilisé lors des situations urgentes et exceptionnelles. Aujourd’hui, il s’agit d’une mesure habituelle et routinière. 

Dans le but d’exprimer leur mécontentement, les infirmières ont annoncé, au début du mois, qu’elles refuseraient de faire des heures supplémentaires le 8 avril.

Ironiquement, la même journée, ma collègue Daphnée Dion-Viens publiait un article sur la hausse vertigineuse du nombre de périodes de suppléance comblées par « dépannage » dans certaines commissions scolaires.

Qu’est-ce qu’un « dépannage » ? Du temps supplémentaire obligatoire.

Si une commission scolaire n’arrive pas à trouver des suppléants, elle peut obliger un enseignant à prendre en charge une classe. 

Compte tenu du contexte en éducation, ce TSO ne fera qu’augmenter lors des prochaines années. Et comme chez les infirmières, cette mesure deviendra fort probablement la norme dans nos milieux.

Quand le ridicule tue

De nombreux enseignants - principalement au primaire - acceptent une diminution de leur salaire en réduisant leur tâche.

Pourquoi ?

Il s’agit d’un moyen de concilier le travail et la famille. Il s’agit aussi d’une stratégie privilégiée par plusieurs afin d’être en mesure « d’arriver ». L’enseignant se libère du temps pour corriger et planifier. 

S’il est difficile de trouver des suppléants, il est permis de croire que les commissions scolaires serreront la vis sur ce genre de réduction de tâche. En mode patchage, il n’y a pas que le TSO qui servira à saigner à blanc le personnel en mode survie.

Sachant que « le taux d’abandon moyen varie entre 25 % et 30 % après la première année et monte jusqu’à 50 % après cinq ans » et que « l’épuisement professionnel des enseignants préoccupe par sa prévalence de l’ordre de 20 % », ces solutions pourraient être dévastatrices.

Bof ! 

Il ne faudrait surtout pas s’inquiéter. De grands penseurs ont des idées novatrices afin d’éviter l’hécatombe : 

- Une campagne de « mise en valeur » axée sur des vidéos qui circuleront sur les réseaux sociaux ;

- Recruter des immigrants ;

- Rappeler les retraités et les profs décrocheurs.

Et pourquoi pas une bouteille à la mer ou encore une sonde spatiale avec un message de détresse ? 

Si vous êtes un prof décrocheur, cette question - à laquelle PERSONNE ne répond - vous intéressera sûrement : pourquoi ne pas améliorer les conditions de travail ? 

Comme disait Patrick Lagacé : « Quand un morceau de béton se décroche, ça fait quoi ? Ça fracasse le pare-brise d'une auto. Ça fait des manchettes. Ça fait un ministre à interpeller... Mais un enfant qui décroche, on s'en fout. Même mille enfants qui décrochent, on s'en fout. Et on s'en foutra encore dans 20 ans. »

Je crois que l’un explique l’autre.

Non merci

À mon école, un système de dépannage existe depuis l’an passé. Malgré les stagiaires et les précaires, les permanents doivent faire de la suppléance. 

Heureusement, il y a des profs volontaires dans mon milieu. Je dis heureusement parce que je ne veux pas faire de la suppléance. Pour le moment, ces confrères nous maintiennent sur le respirateur artificiel.

Certes, je suis prêt à dépanner lors d’un événement exceptionnel. Si un collègue fait une crevaison et qu’il est en retard, je suis prêt à donner un coup de main.

Toutefois, selon moi, faire du TSO est une autre paire de manches. C’est cautionner l’inaction de plusieurs acteurs du système.

J’ai une confidence à vous faire : les cadres sont fatigués. Ils se font d’ailleurs de plus en plus rares. Un cadre, par définition, c’est fort. Ça encaisse sans rien dire. Mais un cadre, ça finit aussi par décrocher ou entrer en dissonance cognitive pour survivre.

Je rêve du jour où il y aura une mobilisation extraordinaire de tous les corps d’emplois en éducation. Et je rêve surtout du jour où j’assisterai à un soulèvement du personnel de direction des écoles. La fin de l’omerta.

Je sais, je peux rêver longtemps. Surtout lorsque je lis, dans l’indifférence générale, une directive de la part d’une commission scolaire affirmant qu’une suppléance (TSO !) se fait à l’intérieur d’une semaine normale de travail et non en surplus. Que ce temps de travail doit être « repris par l’enseignant au cours des jours suivants. »

Quand j’entends ce genre de discours, j’ai l’impression de discuter avec Râteau, le célèbre personnage de Jean-Michel Anctil.

C’est qui l’cave qui va payer les pots cassés ?

Les infirmières ont testé les limites de leur liberté. La menace de ne pas faire de TSO s’est soldée par une décision du Tribunal administratif du travail qui a « ordonné aux infirmières d’accepter toute demande de TSO lors de situations urgentes et exceptionnelles. »

J’ai toujours cru que j’étais libre. 

En ce qui me concerne, j’ignore les conséquences en cas de refus.

Je vous reviens avec la réponse lorsqu’on fera appel à mes services.

 

Visitez qub.radio pour ne rien manquer de notre programmation quotidienne et de nos baladodiffusions