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Toute la mémoire du monde

Notre-Dame de Paris nous appartient à tous, quelles que soient nos croyances

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Bien sûr qu’on a pensé que c’était un acte terroriste.

Ça nous a tous traversé l’esprit.

Après tout, des fous l’avaient déjà visée, non ?

C’était le symbole de la France, le symbole du christianisme.

Le symbole de « l’oppresseur ».

Je suis sûr que certains ont applaudi et poussé des cris de joie, en la voyant brûler.

En se disant que c’était une vengeance de leur Dieu.

À NOUS TOUS

Vous imaginez si un tremblement de terre détruisait les pyramides d’Égypte, la vallée des Rois ou le temple Angkor Vat au Cambodge ?

Si la grotte de Lascaux sombrait dans un glissement de terrain, emportant avec elle les plus vieilles peintures de l’histoire de l’humanité ?

Sophie et Richard ne sont pas bons aux fourneaux, mais ils savent cuisiner leurs invités! Invitez-vous à la table de Devine qui vient souper? une série balado originale.

Ça serait une tragédie.

Comme si une partie de notre mémoire collective s’effaçait, comme ça, en quelques secondes.

C’est ce qui est arrivé hier.

Notre-Dame de Paris n’appartient pas qu’aux Français. Elle n’appartient pas qu’aux catholiques.

Elle appartient à l’humanité tout entière.

Tout comme la destruction des trois Bouddhas de Bâmiyân par les talibans en 2001 n’était pas une tragédie ne touchant que les seuls Afghans, c’est notre histoire qui a pris feu hier, à Paris, quelles que soient nos croyances, que l’on soit fervent catho ou musulman, athée ou croyant.

C’est notre passé, je dirais même une partie de notre âme qui est partie en fumée.

LA VRAIE PAUVRETÉ

Traverser tous ces siècles, toutes ces guerres, inspirer tous ces artistes, éblouir des millions de personnes venues des quatre coins du monde pour disparaître dans un bête accident.

L’Histoire a de ces ironies...

Vous imaginez si le Louvre brûlait ? Le Prado ? L’Hermitage ?

La chapelle Sixtine ?

Tout ce qu’on perdrait ?

Je plains les gens qui n’ont pas la culture à cœur, qui ne s’émeuvent pas devant une toile de maître ou un chef-d’œuvre architectural, qui restent de marbre en entendant une messe de Bach ou un concerto de Tchaïkovski.

C’est ça, pour moi, la vraie pauvreté.

Pas la pauvreté matérielle, mais la pauvreté culturelle.

Se dire, devant les ruines encore fumantes d’une cathédrale : « Bof, ce ne sont que de vieilles pierres... On pourra la reconstruire à l’échelle, avec les nouvelles technologies, personne ne verra la différence. »

LA GUERRE CONTRE L’OUBLI

C’est drôle...

Depuis quelques années, on vit littéralement dans le culte de la commémoration.

Les 50 ans de...

Les 100 ans de...

On souligne, on célèbre, avec tambours et trompettes.

On ne s’est jamais autant souvenu. Comme si on avait peur d’oublier.

Comme si on craignait que cette insoutenable fuite en avant, qui nous essouffle tous, ne fasse qu’une bouchée de notre passé.

Comme si on sentait confusément que notre histoire était en train de nous filer entre les doigts à la vitesse grand V.

On se dit : « Avec toutes ces commémorations, on va finir par éradiquer l’oubli, non ? Comme on a éradiqué certaines maladies et comme on projette d’éradiquer la mort ? »

Eh bien, non.

Malgré cette fièvre du stockage, qui nous donne l’impression de garder le présent éternellement vivant, le passé peut bel et bien disparaître.

En un clin d’œil.

Vous battez des paupières, et le temps des cathédrales est bel et bien fini.

Pour toujours.