/opinion/columnists
Navigation

Un rugissement dans la forêt

Un rugissement dans la forêt
Photo AFP

Coup d'oeil sur cet article

Rien n’est plus dangereux qu’un fauve blessé, dit-on.

Le sport me fascine quand il ouvre une fenêtre sur l’âme, ce qui arrive occasionnellement.

De septembre 2011 à août 2016, j’ai écrit une chronique sur le soccer avec un immense plaisir dans Le Journal de Montréal.

C’était moins le jeu qui m’intéressait que l’humain dans le jeu, si vous voyez ce que je veux dire, l’humain qui pleure, qui souffre, qui tombe, qui se relève, qui triomphe, ou qui s’habitue à perdre et devient un vrai perdant.

Chute

Ces moments sont rares, et nous en avons vécu un dimanche.

J’ai joué au golf quelques fois dans ma vie, mais je n’ai jamais attrapé la piqûre. J’y allais pour jaser avec mes amis.

Dimanche, je me suis pourtant installé devant la télé pour regarder la dernière ronde du Masters.

J’avais un pressentiment.

Quelle erreur ce serait de réduire la victoire de Tiger Woods à sa seule dimension sportive !

La réaction de la foule, qui hurlait comme au soccer, était révélatrice. Elle a senti qu’il y avait là une leçon de vie.

Nous vivons dans un monde où le neuf chasse le vieux, inévitablement, pour le meilleur et pour le pire.

Nous avons succédé à nos aînés aux commandes de la société et, aujourd’hui, une nouvelle génération nous pousse vers la sortie.

Alors quand le petit vieux que les jeunes jugent fini se redresse et rugit, on rugit avec lui.

Le Tigre n’avait remporté aucun tournoi majeur depuis 11 ans.

Entre 2015 et 2017, ravagé par les blessures, il n’avait participé qu’à trois tournois.

Il y a deux ans, il se demandait s’il jouerait encore.

Jusqu’en 2008, il dominait comme personne n’avait jamais dominé son sport. En fait, il était au-delà de son sport.

Il était devenu un phénomène de société, une manière d’être : confiant, calme, totalement maître de lui, d’une beauté hypnotique.

Puis vinrent les accusations d’infidélité, tout à fait fondées, le divorce, la drogue, la descente aux enfers, l’ange aux ailes brûlées.

Ce fut la traversée du désert : les performances désastreuses, la chute au classement, les pénibles tentatives pour expliquer ce qui n’allait pas, les chirurgies à répétition, les gens attristés secouant la tête.

On le regardait avec un brin de pitié, comme on regarde ceux qui s’accrochent, mais qui sont dépassés.

Le souvenir de ses prouesses passées décuplait le malaise.

Ses rivaux, qui ont grandi en le regardant à la télé, le respectaient comme on respecte une relique du passé.

Retour

Mais plus dure est la chute, plus sublime est le redressement.

Dans cette dernière ronde, il avait ce que les autres n’avaient pas : moins de muscles, mais des années d’expérience et un caractère trempé par l’adversité.

Il savait que les nerfs des autres flancheraient. Pas les siens, parce qu’il avait connu l’enfer et en était revenu.

Quand il a enlevé sa casquette et montré sa calvitie, c’est une partie de nous, les gars mûrs, qu’il a fait triompher.

Et j’ai rugi avec lui.