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Bell et son vieux monopole

siège social de Bell
Photo d'archives, Dominique Scali Le siège social de Bell à L’Île-des-Sœurs est imposant, mais les dirigeants de l’entreprise sont pratiquement tous à Toronto.

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Cette semaine, pendant que je m’occupais des rénovations extérieures de ma copropriété, je suivais d’un œil distrait les tribulations de mon TGB (très grand boss), aux prises avec Bell Média, dans un conflit arbitré par le CRTC.

Dans le contexte, j’ai moi-même eu affaire aux deux empires de câblodistribution. On a des équipements abandonnés de chacun d’entre eux qui empiètent sur notre copropriété. Il faut les retirer parce que certains nuisent à nos travaux.

J’ai donc appelé leurs services à la clientèle respectifs pour qu’ils viennent faire le ménage dans leurs affaires. Le technicien de Vidéotron était dans ma cour le soir même. Chez Bell, on m’a dit qu’on me rappellerait d’ici cinq jours ouvrables et qu’on jugerait de la pertinence d’une intervention. J’attends toujours.

Il faut se garder de tirer des inférences d’un événement isolé, mais il est tentant d’y voir le témoignage d’une culture propre à chacune de ces entreprises dans leurs rapports avec le consommateur. L’une d’entre elles a dû se battre pour gagner la confiance des gens. L’autre s’appuie sur ses privilèges de vieux monopole.

Au Canada anglais, la vieille compagnie de téléphone, c’est « Mother Bell », comme le rappelait le collègue Guy Fournier récemment. Une entreprise présente d’un océan à l’autre, avec laquelle tous les Canadiens ont eu affaire dans leur vie. Dans le ROC, c’est avec Rogers que BCE partage son hégémonie.

Au Québec, c’est différent. C’est Vidéotron qui côtoie Bell, au côté d’autres télédistributeurs, comme Cogeco et Telus. En matière de production et de diffusion de contenu, ce sont les chaînes du Groupe TVA qui contestent le monopole de Bell, issu des chaînes acquises avec CTV et Astral Médias.

Des apparences

Sous les apparences, Bell maintient son ancrage au Québec. Son siège social y est historiquement situé. Le 1, carrefour Alexander-Graham-Bell, situé à L’Île-des-Sœurs — et donc complètement excentré du centre d’affaires montréalais —, est en fait une coquille vide. Des treize membres de la haute direction de Bell, onze travaillent depuis Toronto, dont George A. Cope, le PDG unilingue anglophone de BCE inc. La seule dirigeante basée ici, c’est Martine Turcotte, présidente de la direction du Québec.

Martine Turcotte, présidente de la direction du Québec chez Bell, qui donne un visage québécois à l’entreprise.
Capture d’écran, TVA Nouvelles
Martine Turcotte, présidente de la direction du Québec chez Bell, qui donne un visage québécois à l’entreprise.

L’avocate, qui fait carrière chez Bell depuis 1988, ne participe donc pas à la gestion de l’ensemble de l’entreprise. Elle a surtout pour fonction de donner un visage québécois à une entreprise qui n’en a plus.

 

Un modèle à revoir

Le conflit qui oppose présentement Québecor à Bell Canada vient du fait que cette dernière verse moins de redevances d’abonnement aux chaînes du Groupe TVA qu’elle ne s’en verse elle-même pour les siennes.

Bell plaide que ses chaînes ont davantage d’abonnés. Québecor dit que ceux qui sont abonnés aux siennes les écoutent davantage. En termes de parts de marché, les chaînes de Bell sont en recul depuis 2012, dont RDS (-28 %), et celles de TVA sont en progression, dont TVA Sports (+400 %).

Seulement, Bell profite du fait que plus de ses chaînes sont incluses dans le forfait de base des câblodistributeurs, comme elle le fait elle-même avec RDS dans l’offre proposée à ses abonnés. Ça fait en sorte que beaucoup de gens la reçoivent sans l’avoir demandée, mais pas chez sa concurrente. Vidéotron, quant à elle, met TVA Sports et RDS sur le même pied. Il faut les choisir spécifiquement pour les recevoir.

Les revenus des chaînes spécialisées, ça vient de deux sources, soit les abonnés et la publicité. Pour chacun de leurs abonnés, les chaînes de TVA, plus performantes en termes de cotes d’écoute, obtiennent 56 cents par mois, alors que celles de Bell reçoivent 68 cents. Des sommes qui sont payées à la fin par vous et moi, abonnés, pour des chaînes que nous ne choisissons pas toujours.

Et qui expliquent également pourquoi TVA Sports n’est toujours pas rentable, alors que sa popularité progresse : sa concurrente RDS reçoit un coup de pouce supplémentaire.

Diversité

L’enjeu est le suivant : que le consommateur québécois, que nous sommes, puisse continuer de choisir parmi une diversité de contenus produits ici, plutôt que ceux déterminés par Bell depuis Toronto.

Oui, mon TGB pense au succès de son entreprise quand il se querelle avec Bell. Mais on aurait tort de croire que c’est sa seule motivation pour essayer de faire vivre une chaîne sportive qui ne partagerait pas les mêmes propriétaires que le Canadien de Montréal.