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Inoubliables: Anne Létourneau

Chaque semaine Le Journal retrouve des artistes qui ont connu la gloire, mais qu’on voit moins depuis quelques années. On ne les a pas oubliés pour autant...

Inoubliables: Anne Létourneau
Photo Pierre-Paul Poulin

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Enfant de la balle, gamine elle arpentait les studios de La Boîte à Surprise de Radio-Canada et les coulisses de théâtres, sa mère étant la comédienne Monique Lepage et son père le célèbre Pirate Maboule. À 4 ans, ce dernier lui écrivait déjà des rôles pour la télévision. Précoce pour son âge, dès 16 ans la jeune Anne faisait carrière à temps plein. Mais c’est surtout à 22 ans que sa popularité fit un bon de géant, le jour où elle décrocha le rôle de l’aguichante Rita Toulouse dans le film de Gilles Carle, Les Plouffe, un rôle qui lui resta pour toujours, collé à la peau.

Vous êtes la fille de Jacques Létourneau, le célèbre Pirate Maboule de la Boîte à Surprise et de la comédienne Monique Lepage, tous deux professeurs d’art dramatique. Devenir comédienne était-il pour vous inévitable ?

J’aurais pu faire autre chose, mes parents l’auraient accepté. Mais ils étaient propriétaires du Théâtre Club (où est aujourd’hui situé le TNM). Je passais mon temps dans les coulisses du théâtre ou dans les studios de La Boîte à Surprises et ça me plaisait énormément. Toute petite, j’écrivais de la poésie, des chansons, des pièces de théâtre. J’étais fascinée par la dramaturgie. Devenir comédienne était pour moi un naturel.

Vous avez joué votre premier rôle dès l’âge de 4 ans. Racontez-nous ?

Mon père écrivait pour des séries télé telles Les enquête Jobidon et d’Iberville et aussi pour La Boîte à Surprise. Pour Noël, à Pâques ou à mon anniversaire, je lui demandais de m’écrire un rôle pour la télé; un lapin, une ballerine. Et il acceptait. Mon premier rôle a été celui d’une petite sorcière qui faisait peur au Pirate Maboule ! (rires)

Anne Létourneau qui posait déjà pour notre photographe, à l’âge de 14 ans.
Photo d'archives
Anne Létourneau qui posait déjà pour notre photographe, à l’âge de 14 ans.

Comment était milieu artistique dans les années 60 et 70 ?

Il y avait peu de productions privées à l’époque. Tout était concentré à Radio-Canada et Télé-Métropole (TVA) et on n’avait pas d’agent, alors on se promenait dans les corridors télé pour rencontrer les gens. C’était à la bonne franquette. Il y avait moins de comédiens, donc moins de compétition et on était comme une grande famille. Moi, je connaissais tout le monde, alors j’offrais mes services pour tel ou tel rôle.

En 1976 est sorti le film à scandale Parlez-nous d’amour qui dressait un portrait peu élogieux du milieu des coulisses de la télévision québécoise, truffé d’exploitations sexuelles et de pots de vin. Vous étiez de ce film de Jean-Claude Lord, était-ce un portrait réaliste ?

Oui, c’était un portrait juste basé sur des fait réels, écrit par Michel Tremblay et le Québec avait eu un choc. Mais ce n’était pas généralisé. Pas tout le métier était comme ça. C’est évident que si tu étais une jeune comédienne comme moi, il fallait avoir une tête sur les épaules pour éviter de te mettre dans des situations à risque.

En 1982, Anne Létourneau âgée  de 23 ans, quittait le Québec pour l’aventure européenne.
Photo d'archives
En 1982, Anne Létourneau âgée de 23 ans, quittait le Québec pour l’aventure européenne.

Vous avez eu de mauvaises expériences ?

Ici à Montréal, jamais. Mais en France, j’ai eu toutes sortes d’expériences difficiles de harcèlement. J’ai perdu plusieurs fois des rôles à cause de ça. Mais je ne travaillais pas avec des gens qui avaient ce genre de mentalité. Je m’en suis toujours sorti grâce à l’humour et je ne me suis jamais vu comme une victime. Les prédateurs savaient que ça ne marchait pas avec moi.

Comment est arrivé le rôle marquant de la volage Rita Toulouse dans le film Les Plouffe ?

Jean-Claude Lord devait tourner le film et moi qui avait travaillé avec lui, j’avais lu le roman de Roger Lemelin et j’avais eu un gros coup de foudre pour le personnage de Rita Toulouse. Je voulais ce rôle. Je fréquentais à l’époque Gilles Carle, mais Gilles ne tournait jamais les histoires des autres. Quand Jean-Claude Lord s’est désisté du projet, j’ai suggéré à Gilles de tourner cette grande anthologie de la vie québécoise. Il a rencontré l’auteur et le producteur Denis Héroux et ils se sont mis d’accord. Alors Roger Lemelin lui a dit : « Je ne veux pas imposer ma distribution, mais il y a deux personnes à qui je pense que j’aimerais beaucoup. Denise Filiatrault dans le rôle de Cécile Plouffe et une jeune comédienne que j’ai vu au Trident pour Rita Toulouse. » C’était moi ! Alors Gilles a dit : « Ça tombe bien, elle est ma copine et c’est elle qui m’a parlé du projet ! » Les étoiles étaient bien alignées. Ce rôle m’était prédestiné.

Dans la peau de la charmeuse Rita Toulouse des films <i>Les Plouffe</i> et <i>Le Crime D’Ovide Plouffe</i>, un rôle coup de foudre.
Photo d'archives
Dans la peau de la charmeuse Rita Toulouse des films Les Plouffe et Le Crime D’Ovide Plouffe, un rôle coup de foudre.

Ce personnage vous a-t-il trop collé à la peau ?

J’ai été très identifié à Rita Toulouse. Après ce rôle, durant des années, je n’ai eu aucune offre au Québec. Les gens ne me voyaient dans rien d’autre. C’est là que je suis partie en Europe. Là-bas, Les Plouffe avaient eu un bon succès et j’ai travaillé en France durant dix ans. J’ai joué dans dix films et 24 séries télé, dont la série policière Maxime et Wanda. Malheureusement, les séries et films français ne se rendaient pas tous jusqu’ici à l’époque.

Une entrevue accordée en 1992, pour parler de son rôle dans le film <i>L’Homme de ma vie</i>.
Photo d'archives
Une entrevue accordée en 1992, pour parler de son rôle dans le film L’Homme de ma vie.

Qu’est-ce qui vous a ramené définitivement à Montréal?

Mon mari. Je l’ai rencontré dans un aéroport. Il est Australien, mais il habitait Montréal. On s’est marié au Ritz Carleton (en 1988) et on a fait la première page du Journal de Montréal, la grosse photo, alors que Wayne Gretzky était joué en petit ! (rires) Il y a 33 ans qu’on est ensemble.

De retour ici, j’ai eu envie de créer un spectacle pour mes 30 ans, quelque chose que je créerais du début à la fin. J’avais vu un spectacle de poésie arabe à Paris et trouvé ça magnifique. Alors j’ai pensé que Shéhérazade ferait un super personnage pour passer des messages sur le pouvoir de la femme. J’ai lu beaucoup sur les Mille et Une Nuits, je suis parti dans un spa pour deux semaines et j’ai écri le spectacle.

Pour ses trente ans, Anne Létourneau lançait la comédie musicale <i>Shéhérazade</i>.
Photo d'archives
Pour ses trente ans, Anne Létourneau lançait la comédie musicale Shéhérazade.

Avez-vous envie d’un nouveau rôle ?

Je rêve de refaire un spectacle solo qui allierait mon expérience de coach de vie et mon bagage d’études en développement personnel. Je jouerais les rôles de thérapeute et celui des patients. C’est un projet à long terme, mais maintenant que ma fille adoptive (19 ans) va bien, elle qui a eu de gros défis d’apprentissage mais qui travaille désormais comme maquilleuse professionnelle, c’est de plus en plus clair dans ma tête. J’avais arrêté le métier après mon spectacle Bombay Blue afin de m’occuper d’elle. Elle avait 5 ans et je me suis rendu compte que Lili avait besoin de moi.

À chacun son chemin

  • Anne Létourneau est née 31 août 1958. Elle a 60 ans. Son père est l’auteur et comédien Jacques Létourneau, (90 ans toujours en couple avec la chanteuse Colette Boky) sa mère la comédienne Monique Lepage (89 ans). Tous deux ont formé toute une génération de comédiens au Conservatoire de Montréal et de Québec.
  • La comédienne a joué dans plus de 20 films ici et en France dont Taureau en 1974 et Parlez-nous d’amour en 1976. Son rôle le plus marquant est celui de Rita Toulouse dans les films Les Plouffe, réalisé par Gilles Carle (1981), ainsi que la suite Le Crime d’Ovide Plouffe réalisé par Denys Arcand (1984), le fameux crime étant celui d’Ovide (Gabriel Arcand) qui aurait saboté l’avion dans laquelle prenait place Rita Toulouse, sa femme infidèle.
  • Anne a aussi joué dans plus d’une trentaine de séries télé ici et en France, ainsi que dans six comédies musicales dont Shéhérazade, spectacle qu’elle a elle-même conçu et produit en 1993, tout autant que la revue musicale de style Bollywood, Bombay Blue en 2004.
  • Depuis 2005, Anne étudie à plein temps diverses matières dont la transformation personnelle, la neuroscience, la nutrition, la génétique, les relations familiales. Elle a donné des cours et aussi créé sa propre méthode curative, une synthèse de ses découvertes, notamment avec la méthode canadienne de « neurofeedback dynamique » Neuroptimal.
  • Elle a écrit le livre La folie des douceurs en 2002, dans lequel elle raconte son cheminement et partage ses leçons de vie. Elle prépare un second livre.
  • Anne Létourneau est coach de vie et donne une conférence intitulée À notre brillance. Écrire à annezenprod@aol.com.
  • Anne a épousé le scientifique John Gillard, le 16 juillet 1988. Ils ont adopté leur fille chinoise Lili en 2001.