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Un tête-à-tête dans la salle à manger de Jean-François Lisée

Jean-François Lisée
Photo d'archives, Simon Clark Jean-François Lisée

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Six ans après La Bataille de Londres, l’historien Frédéric Bastien se penche cette fois sur les causes de la cinglante défaite subie par le Parti Québécois aux dernières élections. Dans Après le naufrage, qui paraîtra mardi, ce militant indépendantiste, qui est aussi professeur, tire de dures conclusions et remet en question le plan de campagne mis de l’avant par Jean-François Lisée. Le Journal vous présente en primeur un extrait de cet ouvrage.


(Dans cet extrait qui se déroule au printemps de 2017, Frédéric Bastien cherche une façon de convaincre Jean-François Lisée d’opérer un virage vers la constitution, NDLR)


À l’époque, il est clair pour moi que plus nous collons à QS plus nous faisons son jeu. Les gens finissent toujours par préférer l’original à la copie. Concrètement, cela me retarde dans le projet que je caresse de convaincre Lisée de se tourner vers la question constitutionnelle pour que nous retrouvions notre pertinence.

Je ronge mon frein pendant des mois, sachant que le chef est tellement entiché de convergence qu’il n’a aucune disponibilité intellectuelle pour m’écouter.

La question à mille dollars est la suivante : comment faire cheminer l’idée ?

Quelques mois auparavant, j’avais abordé le sujet avec un ami qui connaît bien Lisée et qui arrive parfois à l’influencer. Comme moi, il était convaincu qu’un virage constitutionnel était la seule façon de changer les termes du débat.

Il m’avait expliqué que Lisée ne fonctionne pas avec des éminences grises. Il est son propre stratège et demeure difficile à influencer. « Si l’idée est discutée publiquement, c’est sûr que ça pourrait le faire réfléchir », m’avait-il dit.

Idée pleine de bon sens

Il se trouve que je rencontre de temps à autre Joseph Facal pour parler politique. Je prends donc rendez-vous avec lui à l’automne 2016 et lui parle de la possibilité de relancer le débat constitutionnel en s’appuyant sur l’obligation de négocier.

À ses yeux, cette idée est pleine de bon sens ; il se désole de la tournure des choses au sein de son ancienne formation politique. La question constitutionnelle occupe à partir de là une place de choix dans nos discussions. Nos conversations alimentent ses chroniques.

Je sais que Lisée lit Facal, mais je n’ai aucune idée de l’impact que cela a sur lui. Quoi qu’il en soit, le temps file, et il faut que j’aborde la question avec lui de vive voix. [...]

Je me prépare à lui vendre mon plan en disant qu’il est compatible avec le projet de convergence.

<i>Après le naufrage</i><br />
Frédéric Bastien<br />
Éditions du Boréal<br />
En librairie le 7 mai 2019
Photo courtoisie
Après le naufrage
Frédéric Bastien
Éditions du Boréal
En librairie le 7 mai 2019

Je viens de terminer ma session au collège et, sur un coup de tête, ma femme et moi partons en vacances à Savannah, en Géorgie.

Dans cette ville magnifique, en surfant sur Internet entre deux visites touristiques, j’apprends le 23 mai que les délégués de QS rejettent la convergence. Cette décision vient clore le débat, et je ne peux m’empêcher de lancer un cri de joie dans la chambre d’hôtel !

Ce coup du destin est rapidement suivi d’un autre. Quatre jours avant ma rencontre avec le chef péquiste, Philippe Couillard lance une nouvelle politique constitutionnelle. Dans l’intervalle, je suis entré en contact avec un des conseillers de Lisée.

Il est très emballé par mon approche, mais me sert une mise en garde : le patron ne partage pas cet enthousiasme.

Qui sont les hommes et les femmes derrière nos politiciens? Emmanuelle présente... un balado animé par Emmanuelle Latraverse.

Un ami qui croise Lisée à peu près au même moment me confirme que ce dernier ne souhaite pas faire porter la campagne électorale sur la Constitution.

Comme bien des chroniqueurs et des acteurs de notre vie politique, il est convaincu que les Québécois n’en sont pas là.

Il croit à l’existence de tendances lourdes dans notre société. Le désintérêt quant à la Constitution en serait une, l’émergence du multipartisme, une autre. Comme je l’ai déjà indiqué, rien ne me semble plus faux.

Mon défi consiste à le convaincre que j’ai raison et qu’il a tort. Connaissant le personnage, je sais que ce ne sera pas une mince tâche.

De sceptique à intéressé

Le mardi 6 juin, le chef du PQ devait être à Québec, mais Barack Obama est en ville pour donner une conférence ; Lisée est donc resté à Montréal. Connaissant son état d’esprit, je me donne pour mission non pas de le convaincre, mais de l’amener à réfléchir plus longuement.

Je sonne à l’heure H, et Lisée me reçoit avec sa gentillesse habituelle. Il me lance un sympathique « Bonjour, professeur ! » en guise d’accueil. Après une tirade sur QS, il m’offre du café, et nous passons dans la salle à manger, qui semble lui servir souvent d’espace de travail. Je lui fais des blagues en lui disant que cette table finira peut-être dans un musée et qu’on dira que Jean-François Lisée jadis l’utilisait.

Tout en riant, il me répond en substance que ça serait tenter le mauvais sort que de se livrer à de telles élucubrations.

Il donne alors à la discussion un ton plus sérieux : « Fais-moi ton pitch. »

Je lui fais donc valoir que, depuis longtemps, le PQ est de moins en moins capable d’attirer l’électorat francophone qui, à chaque élection, est de plus en plus tenté par la CAQ ou QS. Il faut une idée forte qui nous permettrait de revenir à l’essentiel et de redonner du sens au fait de voter pour le Parti québécois. En nous concentrant de nouveau sur la question du régime, notre raison d’être, nous pouvons y parvenir.

Évoquant La Bataille de Londres, je lui rappelle qu’avec une simple demande d’archives lors de la parution de mon livre, on a mis Ottawa et les fédéralistes québécois sur la défensive pendant plusieurs semaines. Je lui remémore ses propres paroles : « Lorsqu’un athlète gagne une médaille, mais qu’on apprend ensuite qu’il était dopé, on peut la lui enlever rétroactivement. » Il est donc essentiel de s’attaquer à la Loi constitutionnelle de 1982 en s’appuyant sur l’obligation des autres partenaires de venir négocier avec nous.

« La Constitution, c’est la force, et tu seras Luke Skywalker », lui dis-je. Cette remarque le fait bien rire.

Un parallèle

Je fais ensuite un parallèle entre lui et moi. À une vingtaine d’années d’intervalle, nous avons tous les deux écrit des livres qui ont fait beaucoup parler : lui, Le Tricheur, et moi, La Bataille de Londres. « Les deux livres ont quelque chose en commun : la question du régime. Ton livre, c’est Robert Bourassa et la question constitutionnelle. Si ça avait été Robert Bourassa et un autre enjeu, ça n’aurait pas été un best-seller. »

Je lui rappelle que la réaction de Trudeau, qui a rejeté du revers de la main toute réouverture de la Constitution à la suite de la demande de Couillard, est inacceptable. Il faut rendre le premier ministre fédéral imputable de ses actes ; on ne doit pas laisser cet ennemi du Québec s’en tirer.