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Aucun expert au MTQ pour retaper le pont Pierre-Laporte

Le MTQ admet qu’il n’est pas outillé à l’interne, un aveu troublant selon les ingénieurs du gouvernement

pont pierre-laporte
Photo Jean-François Desgagnés  Une récente inspection du pont Pierre-Laporte, réalisée par des ingénieurs du secteur privé, a relevé de nombreux indices de dégradation : pièces fissurées, corrosion « très importante » sur des plaques horizontales, brins d’acier rompus sur des câbles de suspente, etc.

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Le MTQ n’a «aucun» expert spécialisé dans les ponts suspendus ou à haubans au sein de ses troupes, bien qu’il soit responsable de sept structures de ce type au Québec, incluant le pont Pierre-Laporte qui aura besoin de soins importants d’ici cinq ans.

Cet aveu préoccupant, voire «grave», selon l’Association professionnelle des ingénieurs du gouvernement (APIGQ), apparaît noir sur blanc dans un récent appel d’intérêt du ministère des Transports visant précisément à dénicher des experts en la matière, pour une éventuelle «assistance technique» et un «transfert de connaissances», a pu constater Le Journal.

L’État québécois, qui projette notamment la construction d’un pont à haubans à l’île d’Orléans­­­ et qui planche en parallèle sur le projet de 3e lien Québec-Lévis (qui pourrait être un pont), cherche des spécialistes pour la conception de ce type d’ouvrages, mais aussi pour la surveillance et l’entretien de structures existantes.

«Le ministère des Transports a environ une dizaine de ponts à câbles sous sa responsabilité. Aucun expert spécialisé dans ce domaine de pointe ne travaille présentement à la DGS (Direction générale des structures)», peut-on lire dans des documents diffusés sur le Système électronique d’appel d’offres (SEAO).

«La DGS, c’est en quelque sorte nos kingpins au MTQ. Tous nos experts en structures sont là. C’est un méchant aveu de dire qu’on n’a aucun spécialiste en pont sur câbles... Quand il arrive des problèmes avec le pont Laporte, on nous dit : “Ne vous en faites pas, c’est sécuritaire”. Mais qui statue sur la sécurité du pont si on n’a aucun spécialiste?» s’interroge le président de l’APIGQ, Marc-André Martin, en entrevue.

Dépendance au privé

«Moi, je trouve ça très grave. On est censés être à l’avant-garde, parce que c’est nous qui faisons les normes et qui devons [nous] assurer que les pratiques en construction de ponts et de routes au Québec soient sécuritaires, puis on n’a personne dans ce type de ponts là. On est dépendants du privé», se désole M. Martin.

Dans son appel d’intérêt, le MTQ admet que l’expérience de sa propre équipe d’ingénieurs «demeure limitée dans ce genre d’ouvrage», d’où le recours inévitable au secteur privé pour planifier les prochaines interventions sur le pont Pierre-Laporte, inauguré il y a près de 50 ans.

Un récent rapport d’inspection, signé par le consortium CIMA +/Tetra Tech, faisait justement état de signes de dégradation. Des analyses poussées des câbles porteurs devront aussi être effectuées au cours des prochaines années.

Ponts sécuritaires, assure le MTQ

Dans une note transmise par courriel au Journal, le porte-parole du MTQ Guillaume Paradis, nuance le contenu de l’appel d’intérêt et assure que le ministère dispose déjà de «toute l’exper­tise nécessaire» pour effectuer l’entretien «courant» des sept structures visées et assurer la sécurité des usagers.

Toutefois, reconnaît-il, le MTQ cherche à «compléter son expertise» avec des spécialistes à l’externe qui « accompagneront les ingénieurs » de l’État. Les experts dans ce domaine «très spécialisé» sont rares «au Québec et ailleurs», tant au public qu’au privé, fait-il valoir.

7 structures sous la responsabilité du MTQ

Ponts suspendus

  • Pont Pierre-Laporte, entre Québec et Lévis
  • Pont de l’Île-d’Orléans, dans la région de Québec
  • Pont de la route 153, à Shawinigan
  • Pont de la Rive-Ouest, à La Tuque

Ponts à haubans

  • Pont Papineau-Leblanc, à Laval
  • Pont de la rue Price, à Saguenay
  • Passerelle piétonnière, à La Prairie

Source : Ministère des Transports du Québe

♦ Note : Le nouveau pont Champlain, qui est constitué d’une section à haubans, est sous la responsabilité du gouvernement fédéral.

 

Le gouvernement Legault interpellé

François Legault a promis à plusieurs reprises de réintégrer l’expertise au MTQ quand il aspirait au pouvoir. Sept mois après son élection, il est maintenant temps que « les bottines suivent les babines », martèlent les syndicats de la fonction publique.

Déplorant à son tour l’absence d’experts de pointe à l’interne pour les ponts suspendus et à haubans, le président du Syndicat de la fonction publique et parapublique du Québec (SFPQ), Christian Daigle, demande au premier ministre de régler une fois pour toutes la problématique mise en lumière dans le rapport de Jacques Duchesneau en 2011.

«Quand M. Legault était dans l’opposition, il clamait qu’il fallait aller chercher de l’expertise et maintenant qu’il est au pouvoir, on s’attend à des gestes concrets et à un coup de barre. La solution doit venir du politique qui va donner des orientations au ministère», réclame-t-il, en s’exprimant au nom des techniciens de travaux publics qui collaborent étroitement avec les ingénieurs sur le terrain.

Des salaires trop bas

Bien que les effectifs aient augmenté considérablement au MTQ depuis six ans, il manque encore 200 techniciens.

Et même si la cible d’embauche est atteinte du côté des ingénieurs (effectif régulier de plus de 900 employés), l’expé­rience est loin d’être au rendez-­vous, s’indignent les syndicats. Les salaires trop bas sont pointés du doigt.

«Le pont Laporte est là depuis 1970. Comment ça se fait qu’on n’a pas su maintenir ou développer une expertise pour les ponts sur câbles ? La réponse est assez simple : il y a un gros problème au niveau salarial et aucun expert ne veut aller travailler pour le ministère s’il fait deux ou trois fois plus dans le privé», résume le président du syndicat des ingénieurs de l’État, Marc-André Martin.

«Le club-école des autres»

La rémunération globale des ingénieurs, techniciens et autres professionnels est également plus élevée au municipal et au fédéral, ce qui nuit à la rétention du personnel qualifié.

«On est tannés de voir que le gouvernement du Québec est le club-école des autres», déplore le président du Syndicat des professionnels du gouvernement (SPGQ), Richard Perron.

«Ce n’est pas juste pour l’intérêt de nos membres, mais pour celui de la société au complet. On n’est même pas capables de s’occuper de nos propres affaires».