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Confession d'un petit lapin

Je suis née en 1990. Cela fait donc de moi ce que mon collègue Richard Martineau appelle un «petit lapin».

Un lapin
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Je suis née en 1990. Cela fait donc de moi ce que mon collègue Richard Martineau appelle un «petit lapin». De la première génération, dirons-nous. Hier, il a piqué ma curiosité avec son texte sur Peter Dinklage, intitulé «L'anti-lapin», et sa lecture m’a donné envie d’y faire rebondir une réflexion.  

Qu’on nous appelle milléniaux ou petits lapins, on oublie surtout de rappeler que bien avant, nous étions les enfants-rois. Si l’appellation est plutôt moderne, le phénomène, quant à lui, sévit depuis beaucoup plus longtemps. À force de me questionner là-dessus, j’en suis arrivée à la conclusion que toute cette façon d’éduquer portait en elle un cœur résolument coupable. Permettez que je vous emmène un instant dans mes souvenirs.     

Quand j’étais une petite fille, dans ma Beauce natale, mes frères et moi étions parmi les rares enfants dont les parents n’étaient pas séparés. Tous mes camarades, ou presque, étaient continuellement ballottés de fin de semaine en week-end et de surmenage en pensions alimentaires. Je les ai vus changer, devenir toujours plus tristes, agressifs et laissés à eux-mêmes. C’était les débuts de la grande vague de séparations des ménages.    

Pour rien au monde, je ne voudrais qu’on revienne à l’époque où le divorce était farouchement interdit et la dernière chose que je souhaite, c’est de faire la morale à qui que ce soit. Force m’est d’admettre, cependant, que j’ai bien vu ce qu’il nous en a coûté.      

Je n’ai pas l’idiotie de penser que cette génération de parents s’est unilatéralement foutue du bien-être de ses enfants, qu’il n’y a pas eu bon nombre de familles recomposées qui ont très bien fonctionné ou que la plupart n’ont pas réellement fait de leur mieux avec toutes les réalités et exigences de la vie monoparentale. Affirmer le contraire serait odieux et irresponsable de ma part.    

Je remarque néanmoins que pour compenser la dissolution des structures familiales traditionnelles (et pour faire face à la culpabilité qui venait avec), la liberté conjugale s’est payée au prix de l’esclavage parental, afin de s’assurer que l’enfant ne se sente pas traumatisé.     

Combien de fois ai-je été le témoin mal à l’aise de la violence verbale et psychologique qu’exerçaient mes copains sur leurs parents? J’étais, pour ma part, en train de recevoir une éducation où les notions de respect – de moi-même comme des autres et du monde – et d’empathie constituaient la pierre angulaire de tous ces préceptes et je me souviens d’avoir souvent éprouvé l’irrésistible envie d'aller les consoler.     

J’étais profondément troublée de voir tous ces parents humiliés, la plupart du temps en public. De les voir se laisser parler avec grossièreté, méchanceté et arrogance. De les voir garder le silence et enseigner l’irrespect et l’inconscience par l’exemple de ce qu’ils toléraient, au nom de leur culpabilité. Je ne comprenais pas pourquoi je voyais des parents terrifiés par leurs propres enfants. Ça n'avait aucun sens à mes jeunes yeux.    

Ma génération a donc grandi avec l’habitude aliénante de voir tous ses désirs et caprices systématiquement comblés, mais de manquer, paradoxalement, de tout ce dont elle avait vraiment besoin: d’amour, d’accompagnement, d’une saine discipline, de se sentir véritablement chez soi quelque part (rappelons que la plupart passaient plus de temps au service de garde qu’à la maison), de parents présents qui ne sont pas épuisés physiquement et mentalement, jusqu’à la moelle.     

Je ne cherche pas à idéaliser le passé, mais il me semble qu’avant, on était prêt à tous les courages pour l’avancement des idées, des droits et du progrès, parce qu’on savait nos fondations beaucoup plus solides et enracinées dans quelque chose de tangible et que le mérite se trouvait sur cette voie. L’adversité faisait partie intégrante de l’aventure de l’existence. Aujourd’hui, la nouvelle génération avance convaincue que tout lui est dû. Maintenant, pourquoi, me dis-je, sinon parce qu’elle est résolument convaincue d’avoir été privée de l’essentiel?     

Qu'y a-t-il d'étonnant maintenant dans le fait que ma génération ait, devant toute forme de confrontation, le réflexe de la crise d’hystérie et du chantage émotif? Nous n’avons pas appris autre chose. Nous avons le même caractère qu'au temps du service de garde. Nous avons seulement grandi et rien n’a changé, à part qu’on a maintenant le droit de voter et qu’on peuple les universités.    

Malheureusement, malgré toutes leurs bonnes intentions, le sentiment coupable des parents a proscrit l’apprentissage des vertus formatrices du courage et de la persévérance. Pire, du sentiment de fierté, d’honneur et de dépassement vital à la construction d’un caractère fort et solide capable de faire face à la vie et d’encaisser ses revers. Résultat: nous errons, l’identité molle, de fantasmes en revendications, à la dangereuse merci d’une dépression existentielle totale.    

Ce qui m’inquiète le plus aujourd’hui, c’est que, par la force des choses, mes congénères ont pour beaucoup évolué en une génération mercenaire très vulnérable aux ambitions de quiconque aurait les moyens de prétendre satisfaire le moindre de nos désirs et aspirations. Serait-il fou ou tyran qu’on serait incapable de le reconnaître, irrémédiablement séduits par l’assurance qu’on réponde à toutes nos carences. Qu’on apaise enfin le feu de tous nos manques. Pourtant, malgré toutes ces belles promesses, je ne sens pas moins cette même rage et cette même tristesse que je captais autour de moi quand j’étais petite.     

Toutefois, même au regard de ce constat peu réjouissant, je n’arrive pas à croire ma génération perdue, parce qu’elle a néanmoins su développer bien d’autres aptitudes et talents et je suis convaincue que nous trouverons le moyen de nous doter de cette éducation qui nous a manqué, car nous sommes très intelligents, allumés sur le monde et gorgés d'idées et d'ingéniosité, et quelque chose me dit que cette ultra sensibilité, une fois qu’elle aura mûri et vécu, forgera une nouvelle génération de citoyens et de parents qui se souviendra de tout ce qui lui a manqué et qui s’appliquera à faire les choses autrement, pour le bien des prochains et du Québec.    

Je ne connais évidemment pas tous les tenants et aboutissants de notre futur, mais toutes mes intuitions pointent vers cette belle certitude.    

Signé, un petit lapin confiant.