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Aimer les romans qui racontent une époque

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Antonine Maillet vient de célébrer son 90e anniversaire de naissance. Et alors que cette célèbre écrivaine acadienne vient elle-même de sortir un nouveau livre (Clin d’œil au Temps qui passe, chez Leméac, 176 pages), elle nous parle de ceux qu’elle a aimés.

Pouvez-vous nous parler du tout premier livre qui a réellement réussi à vous émouvoir ?

Dans Contes du lundi d’Alphonse Daudet, il y a un des contes qui s’appelle La dernière classe. Je devais avoir 10 ou 11 ans quand la maîtresse, qui nous faisait la lecture tous les vendredis, nous l’a fait découvrir. L’histoire se passe en Alsace, où un vieux professeur annonce à ses élèves que ça va être leur dernière classe de français parce qu’avec l’annexion, seul l’allemand sera dorénavant enseigné dans les écoles.

J’étais en Acadie, et comme le Nouveau-­Brunswick n’était pas officiellement bilingue, avoir des classes de français était un privilège qu’on pouvait perdre n’importe quand. En écoutant cette histoire, j’ai senti que moi aussi, j’allais peut-être perdre ma langue. Ce jour-là, j’ai compris que j’étais entrée en littérature.

François Rabelais a été pour vous un auteur très important. Que souhaitez-­vous dire aux lecteurs d’aujourd’hui pour les convaincre de lire Pantagruel ou Gargantua ?

J’enseignais la littérature à l’Université de Moncton et justement, j’enseignais Rabelais, qui a été le premier auteur français à écrire un roman. Les élèves me demandaient s’ils étaient obligés de lire les textes d’origine. Je répondais que les Acadiens devaient le faire, mais que les Québécois pouvaient lire les traductions. J’explique pourquoi : la langue acadienne est truffée de mots anciens et en lisant Rabelais dans sa langue originale, les Acadiens allaient en reconnaître pas mal et en découvrir de nouveaux.

J’ai trouvé 500 mots qui sont dans Rabelais et dans la mémoire des Acadiens, mais plus dans les dictionnaires. Il y a des choses comme ça qui sont étonnantes, et je considère comme une richesse qu’un peuple ait pu garder ce que le reste de la France avait perdu.

De tous les romans que vous avez lus, quels sont ceux qui n’ont jamais cessé de vous habiter ?

À la recherche du temps perdu de Marcel Proust. C’est une œuvre assez énorme, qui a été écrite au début du XXe siècle et qui raconte un monde en changement, où on est passé d’une époque où la classe régnante était la noblesse à une époque où la classe dominante était constituée de personnes riches. Proust sait construire les phrases et nous dire des choses essentielles, nous dire à quel point l’Europe a été mise à l’envers lorsqu’elle s’est aperçue que les grands de ce monde pouvaient être des hommes du peuple.

Les Russes aussi avaient l’art de nous faire voir tout un peuple et toute une époque. Je pense par exemple à Guerre et Paix de Tolstoï ou à L’idiot de Dostoïevski. Et puis il y a Les hauts de Hurlevent d’Emily Brontë. Ça, c’est du très grand roman.

Du côté des auteurs québécois, quel a été votre plus récent coup de cœur, et ce, quels que soient l’année de publication ou le genre ?

Je considère que Marie-Claire Blais est une très grande auteure. Ses romans ne sont pas toujours faciles à lire, mais ça ne fait rien, il y a une densité derrière ça. J’ai beaucoup aimé Une saison dans la vie d’Emmanuel et Le sourd dans la ville. Il y a aussi Le torrent d’Anne Hébert, qui est écrit avec beauté.

Et du côté des auteurs acadiens, est-ce qu’il y a un livre que vous avez tout particulièrement envie de recommander ­­­?

Oui, un livre de France Daigle, qui s’intitule Pour sûr, et qui nous introduit dans un monde difficile. Moi, je n’aime pas entendre parler le joual ou le chiac, qui est du franglais, finalement. Dans ce livre, il y a trois niveaux de langue : la langue du narrateur (le français), et celle des personnages qu’elle fait parler (il y en a un qui parle carrément chiac !). Mais France Daigle l’a fait de telle façon que c’est beau d’un bout à l’autre.

En ce moment, que lisez-vous ?

J’ai lu récemment Et moi, je vis toujours, de Jean d’Ormesson. J’ai été très émue, car j’ai connu Jean d’Ormesson et que j’ai reconnu cet homme-là dans son meilleur visage. Il y a quelque chose de très humain en lui.

Selon vous, quel écrivain du XXe siècle n’a toujours pas été suffisamment encensé ?

Je ne peux pas répondre à cette question, parce qu’il y en a plusieurs... Mais j’ai quand même envie de dire Robert Lalonde. Ça, c’est un auteur qui mériterait plus que ce qu’il reçoit.