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Délaissé à Bucarest, chéri au Québec: le parcours méconnu du skieur acrobatique Olivier Rochon

Adopté par des parents québécois, Teodor Dumitrescu est devenu Olivier Rochon

Olivier Rochon
Photo Alain Bergeron France Lévesque et Martin Rochon, parents d'Olivier Rochon.

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GATINEAU | Si France Lévesque et Martin Rochon n’avaient pas persévéré dans leur bonheur d’adopter un enfant, le petit Teodor Dumitrescu aurait sans doute peiné à se construire une vie dans sa Roumanie appauvrie par la dictature.

Ce besoin d’aimer du couple québécois a cependant changé le destin d’un petit garçon et de sa sœur, pour qui on imagine la misère qu’ils auraient affrontée après la chute du régime de Nicolae Ceausescu. C’est ce même petit Teodor trouvé à Bucarest, il y a 28 ans, qui nous a ouvert récemment la porte de leur chaleureuse maison de Gatineau. Le petit Teodor est maintenant connu comme étant Olivier Rochon.

Quelques semaines après avoir annoncé sa retraite, le skieur acrobatique, 5e à l’épreuve des sauts aux Jeux olympiques de Pyeongchang, a ouvert pour nous, par le fait même, le livre de sa vie. En fidèles complices, ses parents adoptifs l’accompagnent pour nous détailler le récit qui a créé leur famille.

«Mon identité roumaine ne me manque pas, mais j’en ai quand même une. Si je rencontre des Roumains, je vais leur dire que je le suis aussi, mais ça ne va pas plus loin parce que je n’en connais pas plus sur mon identité», affirme l’ex-skieur.

Désireux d’adopter

Cette histoire débute au tournant des années quatre-vingt-dix quand France et Martin, qui habitaient à Ottawa à l’époque, ont entrepris des procédures d’adoption auprès de la Société d’aide à l’enfance d’Ontario.

Attristée par une première offre qui avait échoué, France a rebondi d’espoir, deux semaines plus tard, en trouvant sur le comptoir de la cuisine deux billets d’avion pour Bucarest. C’est son Martin, demeuré positif dans leur projet commun, qui avait fomenté le coup. L’époux d’une de ses collègues de travail – un Roumain prénommé Mihai – s’était proposé de les aider dans leurs démarches pendant qu’il séjournerait en même temps qu’eux dans son pays d’origine.

Nous sommes alors en janvier 1991. La Roumanie entière est devenue un vaste orphelinat, conséquence de la politique nataliste imposée par Nicolae Ceausescu jusqu’au renversement de son régime en décembre 1989 (voir autre texte).

«On avait eu un coup de cœur», évoque France quant au sort de ces milliers d’enfants mal nourris et abandonnés dans les crèches ou hôpitaux de campagne, souvent aussi sans amour.

En ce début d’année 1991, le couple québécois quadrille les rues de Bucarest, comme l’ont fait durant la même période des parents potentiels venus d’Europe et d’Amérique, désireux d’adopter «les enfants de Ceausescu».

Dans ce pays à l’économie en ruine, des visites dans des hôpitaux délabrés ou des orphelinats avec «des enfants attachés à leurs barreaux de lit» sèment dans le couple un doute sur leur réussite.

Mihai leur suggère plutôt d’opter pour la formule du bouche-à-oreille. Il utilisera ses contacts dans la capitale et dans le pays pour répandre la nouvelle : «Un couple de Canadiens est prêt à adopter.»

Un matin, Mihai se manifeste. Un ami d’enfance lui parle de sa nièce, une jeune mère célibataire prête à donner son enfant en adoption.

«C’est lui!»

France accompagne Mihai. Dans un appartement mal chauffé du centre-ville de Bucarest, ils découvrent une jeune fille d’à peine 18 ans, assise dans un fauteuil sous plusieurs épaisseurs de vêtements. Elle est blonde, jolie, avec des taches de rousseur. Puis, France voit surgir derrière elle un petit garçon blond aux yeux bleus qui court dans le salon.

«Dès que je l’ai vu, j’ai dit: c’est lui!», raconte-t-elle.

Le petit Olivier dans les bras de sa mère adoptive à Bucarest, en Roumanie.
Photo courtoisie
Le petit Olivier dans les bras de sa mère adoptive à Bucarest, en Roumanie.

Vite, elle téléphone à Martin, resté à l’autre endroit pour la visite d’une autre mère qui ne s’est finalement jamais pointée. «J’ai trouvé notre enfant. Il a un an et demi», lui annonce France.

«T’es sûre? Tu voulais une fille et moi, je voulais un bébé», lui rappelle alors son mari, encore amusé aujourd’hui par ce moment.

Dans la même heure, Martin raplique là où France a déniché leur trésor.

Il sera conquis à son tour en poussant la porte. Le petit Teodor, qui n’a jamais vu son père biologique, ne connaît rien d’une autorité masculine. Et pourtant.

Quand je l’ai vu, j’ai couru vers lui en tendant les bras et en criant», dit Olivier, relativement à cette scène qui lui a été racontée si souvent.

«Moi aussi, j’ai dit : “C’est lui!”», se rappelle tendrement Martin.

Cette journée-là, le petit Teodor venait d’adopter une nouvelle maman et de se trouver un papa. Ce serait fini sortir de la crèche une journée par semaine pour aller visiter sa mère biologique, peut-être reniée par ses propres parents et par conséquent obligée de se réfugier dans l’appartement de son oncle.

La jeune Camelia avait consenti à confier pour la vie son petit homme à un couple d’étrangers qui l’aimaient déjà et qui allaient l’emmener dans leur lointain Canada.

Durant les deux semaines suivantes, France et Martin ont dû se plier à diverses obligations diplomatiques et médicales avec l’enfant, parfois accompagnés de Camelia.

«On a pu la connaître un peu et, même si c’était triste pour elle, on trouvait quand même à rire ensemble», relate France.

Olivier Rochon
Photo courtoisie

Pourquoi pas sa sœur ?

Mais il y avait autre chose à aborder. Ou plutôt une autre vie.

Camelia portait en elle un autre enfant, une grossesse rendue à sept mois que les épais vêtements n’avaient pas permis à France de remarquer à leur première rencontre.

«Deux jours avant de revenir ici, on a discuté avec elle. Qu’allez-vous faire de l’autre bébé?», lui a demandé Martin.

«Si tu désires le donner aussi en adoption, pourquoi ne pas le donner à la même famille?», lui a suggéré France sans insister.

L’offre est restée là, sans suivi.

Deux jours plus tard, Teodor Dumitrescu, né à Bucarest le 30 juillet 1989, entrait pour de bon au Canada le 2 février 1991. Il s’appellera désormais Olivier Rochon.

France et Martin vivaient depuis quelques semaines leur bonheur avec leur garçon. Un jour, le téléphone a sonné. C’était Mihai.

«Vous avez une petite fille! Venez la chercher», a entendu Martin, les yeux dans l’eau.

C’est ainsi que Teodora Dumitrescu est devenue Annabelle Rochon.

On leur a assuré qu’il s’agissait bel et bien de la sœur biologique de Teodor, et née du même père.

L’an dernier, France et Martin sont devenus grands-parents quand leur Annabelle a donné naissance à une petite fille.

Elle lui a donné un prénom riche de sens: Camélia.

L’idée chemine pour retrouver sa mère biologique

L’idée chemine dans l’esprit d’Olivier Rochon et lui seul décidera de la réaliser : un jour, il pourrait s’envoler vers la Roumanie, afin d’y rencontrer sa mère biologique.

«C’est sur ma bucket list, comme on l’appelle. C’est la liste des choses qu’on aimerait faire dans la vie. J’y pense, mais pas de là à m’empêcher de dormir le soir», avoue l’ex-skieur acrobatique, qui souhaiterait faire le voyage avec sa sœur et ses parents adoptifs.

«Je me suis toujours considéré comme un Québécois. Même si ça ne me dérange pas d’en parler quand les gens me demandent mes origines, mon cheminement de pensée face à ça demeure très personnel. Si je ressentais vraiment l’urgence et le besoin de le faire [retracer et rencontrer sa mère biologique], je pense que ce serait déjà fait», dit-il.

Olivier Rochon aura 30 ans en juillet prochain. Si le calcul est bon, sa mère Camelia approche la cinquantaine. S’il devait y avoir des retrouvailles, on devine pour elle la surprise d’apprendre que son fiston a participé aux Jeux olympiques de 2018.

«Maintenant, je suis allé aux Jeux olympiques. Si je rencontre ma mère biologique et qu’elle me demande ce qu’a été ma vie, je me demande si elle va être fière de ça ou si elle va le regretter de m’avoir laissé. Je ne sais pas. Je vais sûrement me faire une liste de questions, mais elle serait sûrement fière de savoir», anticipe-t-il.

«Après tout, c’est elle qui avait pris la décision de me donner en adoption. Je ne lui ai pas été arraché. C’est sûr que mon retour serait émotionnel, mais je pense qu’elle serait contente.»

Les «enfants de Ceausescu»

Olivier Rochon est né au milieu de cette année 1989 qui a marqué l’histoire de sa Roumanie natale avec le soulèvement du peuple et l’exécution du dictateur Nicolae Ceausescu.

Né sous le nom de Teodor Dumitrescu, il a vécu les premiers mois de sa vie en étant une statistique dans ce pays d’Europe de l’Est ruiné économiquement à la suite de la chute du régime communiste. Pour des milliers de mères comme la sienne, l’obligation de procréer qui a été instaurée par Ceausescu ne correspondait plus à un avenir meilleur.

Le tyran avait dicté son modèle, afin de doubler la population du pays et d’en retirer les enfants les plus résistants, lesquels allaient lui servir de garde rapprochée : avortement et contraception interdits, les femmes devaient accoucher d’au moins cinq enfants, sous peine de représailles.

En 1990, la communauté internationale découvrira que 100 000 enfants peuplaient les orphelinats du pays. On les appelait les «enfants de Ceausescu».

«Durant notre séjour là-bas, il y avait deux sortes de femmes étrangères dans les rues de Bucarest, raconte France Lévesque. Il y avait celles, comme moi, qui cherchaient un enfant à adopter. Et il y avait celles qui avaient trouvé un enfant, mais qui cherchaient du lait pour le nourrir.»

Le 25 décembre 1989, Ceausescu et son épouse, Elena, ont été jugés et condamnés pour génocide. Ils seront exécutés le même jour.