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Les gauches et la laïcité

La gauche n'a pas à se soumettre à ceux qui la trahissent

Les gauches et la laïcité
Photo d'archives

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Les simagrées de Sol Zanetti et Catherine Dorion, les extravagances idéologiques de la mouvance inclusive et le basculement de la CSN contre le principe de laïcité de l’État, alors qu’elle appuyait hier encore la Charte des valeurs du PQ, pourraient laisser croire à certains observateurs, et même aux meilleurs d’entre eux, que la gauche s’est désormais rangée dans le camp multiculturaliste. La gauche aurait renié la perspective laïque pour la perspective diversitaire. Au nom de la défense des «minorités», elle renierait son programme traditionnel et ses valeurs historiques. 

Sauf que les choses sont plus complexes que cela, et parler de la gauche au singulier, dans les présentes circonstances, peut être trompeur. Car à moins de consentir à la gauche radicale le privilège de fixer les critères distinguant la gauche et la droite, on voit mal pourquoi elle aurait le monopole de la référence à la gauche. Guy Rocher, parmi tant d’autres, n’est pas devenu un homme de droite non plus qu’un conservateur parce qu’il refuse de renier ce qu’a toujours été selon lui la gauche. De même pour L’Aut’gauche de l’admirable Roméo Bouchard. De même pour ces milliers de syndicalistes trahis par leurs dirigeants qui se sont Québecsolidarisés.  

Évidemment, on pourrait dire que le clivage gauche-droite, depuis toujours, fonctionne ainsi. Le clivage gauche-droite se renouvelle dans la mesure où la gauche ne cesse de se renouveler sous la pression de l’avant-garde militante en repoussant vers la droite ceux qui refusent de suivre le rythme de son évolution idéologique. Depuis un bon moment déjà, la gauche est engagée dans un processus de conversion à l’idéal diversitaire et ceux qui dans ses rangs, refusent d’être entrainés par ce mouvement sont accusés de passer à droite ou de sombrer dans un nationalisme frileux, porté sur le repli identitaire.  

Être de gauche, dans le domaine public, a davantage à voir aujourd’hui avec le refus des frontières ou avec la déconstruction du masculin et du féminin au nom de la théorie du genre qu’avec la critique des dérives du capitalisme ou avec la lutte pour une redistribution plus équitable des richesses, pour assurer à la fois l’élargissement et l’enrichissement de la classe moyenne et soutenir avec toujours plus d’ardeur les victimes des grands bouleversements économiques qui caractérisent notre époque. C’est en bonne partie pour cela qu’en Europe, les classes populaires ont abandonné les partis que l’on dit de gauche.  

En gros, une partie de la gauche fait du multiculturalisme et de la survalorisation de la diversité le critère distinctif de la gauche, mais une autre partie, marginalisée à l’université et dans les médias, il faut en convenir, mais très présente dans la population, n’est pas obligée de se laisser ainsi piéger dans un jeu de définitions qui la rend étrangère à elle-même. La gauche diversitaire cherche à faire de la gauche d’hier, qui était aussi une gauche populaire, une nouvelle droite. De cette manière, elle cherche à la disqualifier symboliquement, à l’infréquentabiliser. Mais la gauche populaire, qui fut longtemps aussi une gauche nationale, n’est pas obligée de capituler.  

Évidemment, on pourrait marquer de grandes réserves à l’endroit du clivage gauche-droite, en rappelant qu’il dénature la politique davantage qu’il ne permet son organisation symbolique de manière fructueuse. On pourrait aussi soutenir qu’il n’y a rien de scandaleux dans le fait de passer à droite. Car s’il y a une gauche, il faut bien qu’il y ait une droite et on ne voit pas pourquoi elle serait nécessairement de mauvaise fréquentation, à moins de croire que la gauche représente en soi le camp du bien et la droite, le camp du mal. Mais dans la mesure où une partie de la gauche tient à rester de gauche, sans pour autant renier la laïcité, l’égalité hommes-femmes, le nationalisme linguistique ou la social-démocratie, elle ne devrait pas hésiter à affirmer son identité idéologique, et à mener la bataille dans son propre camp contre ceux qui veulent confisquer en la dénaturant la référence à ce qu’elle croit être le progressisme. Cela renforcerait, en fait, le débat démocratique.