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Un siège social s’envole

On aura déjà vu plus québécois, en termes de solution

STOCKQMI-AVION
Photo Agence QMI, Joêl Lemay

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Cette semaine, à l’Assemblée nationale, François Legault a dit ressentir un pincement au cœur à l’idée qu’Air Transat, compagnie aérienne qu’il a contribué à fonder, passe aux mains d’Air Canada. Le ministre Pierre Fitzgibbon, quant à lui, se réjouit que la transaction à venir constitue une « solution québécoise ».

On aura déjà vu plus québécois, en termes de solution, pourtant. Air Canada a beau conserver officiellement son siège social à Montréal, dans l’arrondissement Saint-Laurent, seulement 11 de ses 24 plus hauts dirigeants vivent au Québec.

L’entreprise, anciennement de propriété publique, aime bien charrier ses passagers québécois vers Toronto avant de les ramener vers l’Europe.

Elle est notoirement connue comme la championne des plaintes en matière de langue officielle. On a vu également comment elle s’est cavalièrement désistée de son obligation légale de maintenir des centres d’entretien de ses appareils au Québec.

On sait aussi qu’elle dessert les petits aéroports régionaux en demandant presque aux voyageurs de verser leur pesant d’or pour avoir le privilège de voyager sur ses ailes.

Bref, même la promesse de garder les emplois du siège social au Québec ne vaut pas davantage à long terme que le petit sac de bretzels qu’on vous remet pour patienter pendant un vol d’Air Canada.

Priorité personnelle

C’est difficile pour François Legault, qui a toujours fait du maintien des sièges sociaux au Québec une priorité personnelle. Voilà maintenant que c’est son bébé, la compagnie aérienne dont il s’est rappelé cette semaine avec émotion son tout premier vol à Mirabel, qui se fait avaler par plus gros.

Après RONA et Saint-Hubert ces dernières années, avec Bell Canada et la très torontoise Banque de Montréal, qui ne conservent que des sièges sociaux de façade dans la métropole, qui sera le prochain ? SNC-Lavalin, qui, écrasée par sa propre turpitude, tient de « peur de tomber sur le quant », comme on dit au Lac-Saint-Jean ? Bombardier, qui pourrait bien disparaître dans l’éther, quelque part entre Airbus et Siemens ?

Économie de succursale

À la fin, la logique capitaliste prévaut évidemment. La vente d’Air Transat procurera un beau pactole à ses dirigeants, ses administrateurs et ses actionnaires. Ils sont bien libres de faire ce qu’ils veulent de leurs avoirs.

N’en demeure pas moins que dans un mouvement qui semble s’accélérer depuis la centralisation des activités boursières à Toronto, l’influence de Montréal s’étiole, condamnant le Québec à devenir une économie de franchises et de succursales.

Le Bureau de la concurrence se penchera certainement sur la transaction, du point de vue de l’intérêt du consommateur, dont il est permis de penser qu’il sera bien mal servi par la disparition d’un acteur, dans un secteur qui bénéficierait déjà de plus de compétition. Le ministre Fitzgibbon n’a pas exclu de soutenir une éventuelle offre plus généreuse d’un joueur québécois, quoique Air Canada arriverait sans doute à l’égaler, avec ses rondelettes liquidités.

Possession

Reste néanmoins que c’est pour l’heure toute une rebuffade pour François Legault, qui place le nationalisme économique, la protection des fleurons puis le maintien et la création d’emplois payants au Québec au centre de son action politique. Moins d’un an après l’arrivée au pouvoir de la CAQ, on ne peut évidemment lui imputer la responsabilité d’une économie québécoise qu’on n’entend pas rugir aussi fort que l’on voudrait. Demeure que le premier ministre lui-même désirerait que nos entreprises fassent mieux, et plus.

Il est bien placé pour comprendre la mentalité de leurs décideurs, toutefois, lui qui s’est cavalièrement défait de ses actions d’Air Transat il y a 22 ans, sans en aviser ses partenaires d’affaires. L’épisode reste mystérieux.

Demeure que la meilleure manière de s’engager à long terme pour le succès et le maintien des activités québécoises d’une entreprise, ce sera toujours d’en conserver la possession.

Cette semaine, François Legault a dit qu’il pensait aux employés d’Air Transat. On se demande s’il avait cette idée en tête déjà, lors de son départ précipité de l’entreprise, en 1997, lequel avait été suivi d’une chute de l’action de 13 à 4 dollars.

Maintenant, c’est au prix de 13 $ le titre qu’Air Canada propose de racheter Air Transat. Les actionnaires d’aujourd’hui ne sont sans doute pas plus fous que celui d’alors.