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Guy Laforest: homme de convictions

Bien que les nouvelles fonctions de Guy Laforest impliquent une plus grande discrétion, ce penseur n’a pas cessé pour autant de s’intéresser aux enjeux sociopolitiques d’ici et d’ailleurs.
Photo Jean-François Desgagnés Bien que les nouvelles fonctions de Guy Laforest impliquent une plus grande discrétion, ce penseur n’a pas cessé pour autant de s’intéresser aux enjeux sociopolitiques d’ici et d’ailleurs.

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Pendant la séance de photos précédant l’entrevue, Guy Laforest se prête volontiers au jeu, blague, parle des Nordiques et de leur départ, et aussi m’avise d’emblée, enjoué comme un gamin : « C’est une journée spéciale pour moi, je serai concentré pour l’entrevue, mais ce sera plus difficile ».

D’apparence plutôt sérieuse d’ordinaire, avec sa bouille d’intellectuel, le grand patron de l’École nationale d’administration publique (ÉNAP) est animé, le jour de notre rencontre, par une excitation très particulière et toute personnelle.

Le père de trois enfants accueille ce jour-là sa fille aînée, qui habite dans l’Ouest canadien, et son fils de quelques mois, premier petit-enfant de la famille.

Son programme de nouveau grand-papa est par conséquent réglé au quart de tour, et soucieux de ne pas manquer une seule seconde de ces moments précieux, il n’a pas l’intention d’arriver ne serait-ce qu’une minute en retard à l’aéroport... Touchant.

Puis, comme quoi on ne sort pas longtemps le professeur passionné de l’homme de 64 ans, il avait son « plan de match » pour un déroulement d’entrevue efficace – et fort intéressante –, en dépit des contraintes de temps.

« Je viens de Québec, j’ai été un personnage public avant d’arriver à l’ÉNAP, j’ai eu une vie médiatique, je n’en ai plus, presque, et je m’assume, ça ne me manque pas tant que ça », affirme-t-il en entrevue.
Photo Jean-François Desgagnés
« Je viens de Québec, j’ai été un personnage public avant d’arriver à l’ÉNAP, j’ai eu une vie médiatique, je n’en ai plus, presque, et je m’assume, ça ne me manque pas tant que ça », affirme-t-il en entrevue.

Fascinant parcours

Dans cette tête, les idées fourmillent et déboulent toujours autant, ce qui a donné lieu à plusieurs ouvrages d’analyse politique sur le Québec, la souveraineté, les relations fédérales-provinciales, l’ère Pierre-Elliott Trudeau.

Dans un essai publié en 2014 et écrit en collaboration avec Jean-Olivier Roy, M. Laforest s’inquiétait notamment du fait que le Québec n’a jamais été aussi peu présent dans les cercles du pouvoir à Ottawa depuis plus de 50 ans. Il en parlait comme d’une « situation d’exil intérieur » du Québec dans le Canada.

Devoir de réserve oblige, M. Laforest se tient toutefois désormais plus en retrait de la sphère publique. C’est une tout autre vie par rapport à ses 31 ans comme professeur de science politique à l’Université Laval. Ou encore lorsqu’il figurait parmi les intellectuels les plus engagés au sein des forces souverainistes, lors du référendum de 1995. Ou bien lorsqu’il agissait à titre de président de l’Action démocratique du Québec, fonctions qu’il a occupées de 2002 à 2004.

Ainsi, Guy Laforest s’abstient désormais de revenir ou de donner son point de vue sur des enjeux politiques au Québec et au Canada. Mais qu’importe, car cette vie publique ne lui manque pas, pas plus que l’enseignement, d’ailleurs. Il s’assume parfaitement, précisera-t-il à quelques reprises.

Puis, ses fonctions de directeur de l’ÉNAP lui permettent de tenter d’apporter des solutions à ces préoccupations qui l’ont habité. C’est le cas par exemple lorsque l’institution, sous son impulsion, donne un coup de main au gouvernement pour mieux défendre les intérêts du Québec sur la scène fédérale.

Influence maternelle

« Je suis d’abord et avant tout un professeur », lance d’entrée de jeu celui qui a été recruté, en 2017, pour un mandat de cinq ans à la tête de l’École nationale d’administration publique (ÉNAP).

N’empêche que cette « bifurcation dans sa carrière » l’enthousiasme beaucoup, d’autant plus avec le beau défi qu’elle sous-tend. « C’est comme une cohérence dans mon parcours personnel, mes origines familiales et un clin d’œil à ma mère », dit-il.

Né à Limoilou, Guy Laforest a passé son enfance au sein de diverses paroisses de la Basse-Ville de Québec. Sa mère, qu’il adorait, était également originaire de ce secteur, et elle était fonctionnaire. « Elle a travaillé 40 ans avec dévouement pour la fonction publique du Québec », dit-il avant de prendre une pause de quelques secondes.

L’évocation de cette mère, décédée en 1994, le rend très émotif. Il s’en excuse, prend une pause de quelques secondes, puis le « style professeur » reprend vite le dessus.

Ce lien et le dévouement de cette mère au travail ne sont pas étrangers au fait que M. Laforest s’est donné comme objectif, en acceptant la direction de l’ÉNAP, d’insuffler la passion chez les fonctionnaires. Il rejette l’idée d’une fonction publique froide et impersonnelle, retenant plutôt le modèle où l’on travaille dans la rigueur et la bonne humeur.

« Une des jobs du directeur de l’ÉNAP, c’est aussi d’être un défenseur de la fonction publique, de son dévouement, sa cohérence, sa compétence (...) Le Québec a besoin d’une fonction publique solide, responsable pour l’avenir, et c’est évident qu’on sent que l’estime de soi des fonctionnaires a été atteinte au cours des derniers quarts de siècle », dit celui qui espère contribuer à redorer ce blason de la fonction publique au cours de son mandat.

Phase de renouveau

Cette année, l’institution que dirige M. Laforest souligne ses 50 ans, un bon moment pour la phase de renouveau dont il tire les rênes depuis sa nomination. Il a vu à l’actualisation des programmes, procédé à l’embauche de nouveaux professeurs, mis en place de nouveaux partenariats avec d’autres institutions, comme HEC Montréal, de même qu’avec la fonction publique québécoise.

Dans ce but, les gens qui l’ont recruté l’ont exhorté à monter le plus souvent possible la côte jusqu’en Haute-Ville, pour aller à la rencontre des sous-ministres. C’est mission accomplie, il « le sent dans ses jambes » et en est très fier. « Je prends l’escalier, jamais le taxi, et ça me permet de vivre physiquement le mandat de monter la côte pour faire valoir l’importance de l’ÉNAP », mentionne-t-il.

M. Laforest a effectué de longues études en sciences politiques, au cours desquelles il s’est intéressé de près à la philosophie politique. De ces années sur les bancs d’école, et maintenant aussi comme « penseur dans la soixantaine », dit-il, il en a retenu une idée qui le guide particulièrement dans ses actions.

Cette idée se trouve au cœur du plan stratégique qu’il a déposé récemment, au terme d’une démarche qu’il a voulue très engagée et transparente. C’est celle d’un lien entre une fonction publique engagée, dans tous les sens du terme, et le goût des citoyens d’agir de manière responsable.

Être exemplaire, expose-t-il, « c’est dans nos actions, nos dépenses, dans l’ensemble de l’œuvre, si c’est dans le journal le lendemain matin, est-ce qu’on est à l’aise avec ça ? »

Depuis sa nomination à l’ÉNAP, M. Laforest expérimente le fait de vivre moins de solitude, sur le plan professionnel, et d’avoir « beaucoup moins de temps à penser pour soi-même ».

De nombreuses réunions ponctuent ses journées, et il se doit d’être très présent. Mais il ne regrette rien, bien au contraire. Il présente encore quelques conférences – juste assez pour se contenter.

Et dans ses temps libres – il demeure très occupé – il passe du bon temps en famille. Et le voilà qui me quitte pour l’aéroport, le sourire fendu jusqu’aux oreilles...

En rafale

Persévérance des Catalans

Guy Laforest s’intéresse à la situation en Catalogne depuis des décennies. Il dit admirer la persévérance des Catalans.
Photo AFP
Guy Laforest s’intéresse à la situation en Catalogne depuis des décennies. Il dit admirer la persévérance des Catalans.

Depuis des décennies, Guy Laforest n’a eu de cesse de s’intéresser de près à la situation en Catalogne, lui qui a séjourné là-bas à de nombreuses reprises lorsqu’il était professeur en science politique à l’Université Laval. Il admire la persévérance des Catalans, le fait qu’ils soient à l’avant-garde de la civilisation européenne depuis 1000 ans, leur fierté face à leur belle langue qu’il a apprise – il parle cinq langues –, de même que leur résilience face aux tentatives d’éradiquer leur identité. Il apprécie aussi beaucoup leur générosité face au Québec, aux Québécois et envers lui-même. Il a eu l’occasion, l’an dernier, de présenter une conférence à propos du bras de fer qui divise Madrid et Barcelone, et de l’impasse qui perdure depuis le référendum de 2017 et tous les événements qui s’en sont suivis, dont la destitution des membres du gouvernement catalan.


Générer de l’espoir

Guy Laforest se désole de voir à quel point le Québec tend parfois à s’enfoncer dans ce qu’il appelle « un certain relent de mélancolie ». « Ça prend de l’espoir, dit-il, il faut générer de l’espoir et des victoires collectives. » Lors de sa dernière conférence comme professeur, à l’école Rochebelle où son fils terminait son secondaire, il avait invité les jeunes à se mettre dans la peau d’un adolescent de 17 ans à d’autres époques, en remontant des centaines d’années auparavant. Il souhaitait leur faire réaliser que c’est toujours bien d’avoir 17 ans dans une société, parce qu’on ne la choisit pas. « Donc, notre job, comme pédagogues, c’est d’être à la hauteur de l’espoir pour nos jeunes, de créer des conditions qui vont permettre aux générations montantes d’avoir des ambitions, de voler de leurs propres ailes, de bénéficier de conditions de liberté. »