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Témoignage: d'enfant battu à intervenant à la DPJ

Celui qui travaille aujourd’hui auprès des jeunes a notamment été lancé contre un mur quand il était bambin

intervenant DPJ
Photo Chantal Poirier Enfant, James a été pris en charge par la Direction de la protection de la jeunesse. Maintenant intervenant, il soutient que son parcours lui a notamment appris l’importance d’écouter les jeunes.

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Un intervenant qui a lui-même vécu l’horreur quand il était enfant a réussi à devenir un adulte épanoui grâce à une famille d’accueil en or et à la DPJ, au point où il aide à son tour les jeunes qui ont besoin d’être protégés.

Il a été lancé contre le mur quand il était bambin. Il a vu son père battre trois policiers avec ses poings. Il a à son tour fait vivre l’enfer à sa famille d’accueil.

« Si ce n’était de la Direction de la protection de la jeunesse [DPJ], je serais mort. Ou je ne serais pas celui que je suis aujourd’hui », dit James [nom fictif], 24 ans.

Le Journal a accepté de taire son vrai nom pour ne pas nuire à son emploi. Car deux décennies après avoir été pris en charge, il travaille maintenant comme intervenant pour la DPJ de Montréal.

La DPJ a fait l’objet de vives critiques dans les dernières semaines après la mort d’une fillette maltraitée à Granby.

Un drame qui touche James à la fois comme personne et comme intervenant.

James a grandi dans Lanaudière. Dès l’âge de 3 ans, il a été pris en charge pour négligence, mauvais traitements psychologiques, abus sexuels et physiques, troubles de comportement, énumère-t-il.

Emmené par le SWAT

« En fait, c’est le SWAT [groupe d’intervention tactique] qui est venu me chercher. »

Là où il habitait, il y avait beaucoup d’armes et son père avait déjà été en cavale, explique-t-il.

Sa mère biologique est déficiente intellectuelle. Son père est un ex-détenu qui a fait partie du crime organisé, en plus d’être toxicomane et alcoolique, raconte James.

« À 5 ans, je vidais ses bouteilles dans le lavabo parce que j’avais fait le lien entre l’alcool et ses comportements violents. »

Pendant deux ans, il a été promené d’une famille d’accueil à l’autre, revenant parfois chez ses parents pour quelques mois, relate-t-il.

À 5 ans et demi, il arrive chez Suzanne et Robert, où il restera jusqu’à 18 ans. Il les considère aujourd’hui comme ses parents.

« Une famille extraordinaire [...] Ils avaient un réel désir de s’investir auprès de moi. »

Et ce, même s’il était agressif, qu’il boudait leur nourriture et qu’il a fait pipi au lit jusqu’à 13 ans.

« Je les ai menacés de mort », ajoute celui qui se souvient avoir couru après eux avec un couteau.

Il vivait alors un énorme conflit de loyauté envers ses parents biologiques, alimenté notamment par son père lors des visites autorisées.

« Il me disait : “sois méchant [avec ta famille d’accueil]”. »

Ces visites d’un à deux jours étaient parfois supervisées, parfois non. Elles étaient une grande source d’instabilité et James faisait des crises avant et après.

Il bat des policiers

Ces rencontres se déroulaient presque toujours dans un endroit différent.

« Bureaux de la DPJ, centre de désintoxication, restaurant-minute, chambre de motel, chez les grands-parents, ou chez mon père... qui changeait tout le temps d’appartement. »

Lors d’une visite quand il avait 7 ans, son père se « désorganise », raconte-t-il. Trois policiers se pointent.

« Et mon père les bat tous [...] J’ai été témoin de tout ça. »

Malgré tout, jamais sa famille d’accueil ne l’a rejeté. « Ils m’ont appris à mettre ma frustration en mots plutôt qu’en gestes. »

C’est vers l’âge de 8 ans qu’il a commencé à prendre goût à cet environnement où il y avait beaucoup d’amour et nulle explosion de violence, dit-il.

Dire « je t’aime »

Entre 13 et 17 ans, il n’a plus eu de contact avec son père biologique, indique-t-il. Il lui a tout de même fallu des années avant de dire « je t’aime » ou d’appeler Suzanne « maman ».

À l’école primaire, James avait de bonnes notes, mais il se faisait « niaiser » parce qu’il était en famille d’accueil et était du genre à frapper le personnel.

Tout a donc été mis en place pour qu’il se fasse des amis. De plus, le brillant garçon avait développé un sens de l’argumentaire lui permettant d’obtenir à peu près tout ce qu’il voulait : Xbox, écran plasma, cellulaire, mentionne-t-il en riant.

« Mes amis disaient : “finalement, ç’a l’air donc ben l’fun être en famille d’accueil” », dit-il

Au secondaire, il s’est mis à s’interroger sur les travers de la société. Pourquoi y a-t-il des riches et des pauvres ? Pourquoi des enfants vivent en famille d’accueil et d’autres en famille « normale » ?

Justicier dans l’âme, il a fait une technique, puis entamé un baccalauréat en travail social, qu’il devrait terminer dans un an.

Il travaille à la DPJ depuis deux ans et sur le terrain à l’application des mesures de protection depuis deux mois.

« Mon père [biologique] sait que je suis intervenant et ça le fait capoter [...] Pour lui, il a toujours été un bon père », explique-t-il.

« On a tous beaucoup pleuré » le drame à Granby

Des intervenants ont été ébranlés à en pleurer par le drame de la martyre de Granby, en plus de devoir faire face à une pluie d’insultes venant du public.

« Ça m’a touché parce que c’est une situation qui aurait pu m’arriver [comme enfant] », dit James (nom fictif).

Et en tant qu’intervenant aussi.

« Ça a été difficile pour beaucoup de collègues. Quand tu es porteur d’un dossier où tu penses qu’il pourrait arriver des choses comme ça, ça frappe [...]. On a la cause des enfants tatouée sur le cœur. »

« Moi j’ai beaucoup pleuré. Je pense qu’on a tous beaucoup pleuré », dit-il.

Même si la DPJ de Montréal n’a rien à voir avec le cas de Granby, cette histoire continue de retentir jusqu’aux intervenants de la métropole.

Des Insultes

« On reçoit des appels de gens qui nous traitent de tueurs d’enfants », raconte James.

Les intervenants doivent souvent gérer l’hostilité de certaines familles, explique Jocelyne Boudreault, des communications du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal.

Mais plusieurs utilisent le décès de la petite de Granby pour nourrir ce ressentiment.

« Pourquoi vous intervenez dans notre famille au lieu de vous occuper des cas comme celui de la fillette ? » illustre-t-elle.

Mme Boudreault craint aussi que cette mauvaise presse nuise au recrutement de nouveaux intervenants dans un moment où ils en ont grandement besoin.

« J’ai envie d’accueillir les gens [qui s’indignent] dans leur sentiment d’impuissance », dit James.

Des Modèles

Il invite la population à se questionner sur les causes profondes du drame. Les problèmes de pauvreté et de santé mentale sont en hausse, dénonce-t-il. Dans un monde idéal, les familles trouveraient de l’aide avant même qu’il y ait un signalement, explique-t-il.

Il donne l’exemple d’une infirmière dont la fille risque de subir de l’exploitation sexuelle, mais qui peine à s’en occuper en raison des heures supplémentaires à n’en plus finir.

Il est bien placé pour témoigner du rôle crucial que peuvent jouer les travailleurs sociaux. Il se souvient de deux de ses propres intervenants qui sont devenus ses modèles.

« J’avais envie de leur ressembler, d’incarner leurs valeurs. Jamais ils n’ont été froids ou rigides avec moi. »

« Je les remercie grandement », conclut-il.