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Le jour où le théâtre s’est réveillé

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Les fous de théâtre reprochent souvent aux metteurs en scène actuels de privilégier le spectacle et l’artifice plutôt que donner préséance au texte.

Sacrilège encore plus condamnable aux yeux de certains puristes, nos directeurs de théâtre se sont mis à distribuer les rôles en privilégiant les comédiens dont la télévision a fait des vedettes. Comme si le théâtre avec un grand « T » n’était pas déjà assez « éprouvé », les nouvelles technologies transforment les possibilités de la scène au point de la rendre aussi animée que l’écran de cinéma.

À Québec, Robert Lepage s’est taillé une réputation internationale en devenant le plus ardent iconoclaste du théâtre traditionnel. Lepage ne fait absolument rien comme les autres. Il entraîne à sa suite des dizaines de jeunes metteurs en scène du monde entier, tout aussi désireux que lui de briser le moule.

À Montréal, dans un autre registre, Lorraine Pintal, forte de son expérience de la télévision et des petites compagnies théâtrales, a cassé la vieille image de marque du Théâtre du Nouveau-Monde pour en faire un théâtre nettement plus diversifié et plus populaire.

LE THÉÂTRE Y GAGNE-T-IL ?

Les genres se confondent et les murs qui séparaient jadis théâtre, cinéma et télévision sont tombés. Le théâtre y gagne-t-il ? J’imagine que oui puisque j’aperçois autour de moi dans les salles plus de jeunes que jamais, bruyants, enthousiastes et captivés. Ce sont eux que j’observais, jeudi soir dernier, au TNM, où on présentait la nouvelle pièce de Michel-Marc Bouchard.

Bouchard est le plus théâtral de nos dramaturges. C’est aussi le plus étonnant. Il peut passer d’aujourd’hui au 17e siècle comme si c’était hier, de notre langue quotidienne au français le plus châtié, de la fantaisie de L’histoire de l’oie au drame presque gore de La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé.

Parfois classique, parfois romantique ou naturaliste, l’écriture de Bouchard a rarement été aussi astucieuse que dans cette pièce que Serge Denoncourt a mise en scène avec sobriété, dirigeant chacun de ses acteurs avec finesse et retenue. Ils sont tous impeccables. Bien malin qui pourra voir venir le dénouement que Bouchard a ménagé avec l’habileté — j’allais écrire la malice — d’Agatha Christie.

LA CÉLÈBRE EMBAUMEUSE D’ALMA

Devenue célèbre pour avoir embaumé quelques grands de ce monde, Mireille Larouche (Julie Le Breton) revient à Alma, sa ville natale, pour embaumer sa mère. Après une longue absence, Mireille retrouve ses frères et sa belle-sœur dans une salle d’embaumement, macabre et froide, où ils finissent par se révéler l’un et l’autre devant le corps inerte et troublant de leur mère, qui semble appeler fatalement aveux et confidences.

En dépit des apparences, La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé emprunte davantage à la vie qu’à la mort. La mise en scène est austère et la scénographie d’une simplicité qui sied bien au propos.

Moi qui compte parmi les fous du théâtre et qui m’insurge parfois des artifices dont on abuse souvent, j’ai été plus que comblé cette fois.

Le 28 août 1965, le Théâtre du Rideau Vert présentait Les belles-sœurs de Michel Tremblay. Ni Gratien Gélinas ni Marcel Dubé que j’ai bien aimés ne me le pardonneraient, mais n’est-ce pas le jour où notre théâtre s’est réveillé ? Il ne s’est pas rendormi depuis comme le démontre avec éloquence la pièce bouleversante de Michel-Marc Bouchard.