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Les remous d’une année noire

Le feu sur la peau
Photo courtoisie Le feu sur la peau
Paul Rousseau
Québec Amérique
418 pages
2019

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En 1885, Montréal était frappée de plein fouet par la variole. De ce drame oublié, Paul Rousseau a puisé de la belle et prenante matière à fiction.

En lisant Le feu sur la peau, on ne sait plus ce qui, de la réalité ou de l’invention, est le plus passionnant.

En 15 mois, l’épidémie de variole qui a débuté en mars 1885 aura tué des milliers de résidents de Montréal et de ses banlieues (plus de 5000 selon certaines sources) et 13 000 autres resteront défigurés.

Si les rubriques historiques des médias ont de temps en temps rappelé ce noir moment, la fiction en a fait peu de cas. Paul Rousseau, lui, a décidé de creuser ce sillon, fort d’une vaste expérience d’écrivain puisqu’il signe ici son vingtième livre.

Son roman prend assise sur des faits historiques. La variole est introduite à Montréal par un contrôleur de wagons-lits qui arrivait de Chicago. Refoulé par le General Hospital, il est admis à l’Hôtel-Dieu où l’infection commence à se propager. Il faut nettoyer l’hôpital, et pour ce faire, tous les patients qui ne semblent pas atteints par la maladie sont renvoyés chez eux.

Erreur tragique : le virus se répand dans tout Montréal. Les décès s’enchaînent, particulièrement dans les quartiers pauvres. En réaction, les autorités, avec la bénédiction du maire Honoré Beaugrand, veulent isoler les malades et vacciner les bien-portants.

Théorie du complot

Dans une ville où l’élite est anglophone et les pauvres sont francophones, au moment même où Louis Riel, héros national anti-britannique, vient d’être arrêté au Manitoba, l’affaire ne passe pas.

Le vaccin est perçu comme une tentative d’empoisonner les Canadiens français, et bien des membres du puissant clergé nourrissent cette théorie du complot. Les employés des services sanitaires sont attaqués, la police s’en mêle et il y aura carrément une émeute le 28 septembre 1885.

Pour donner vie à cette tranche d’histoire riche en rebondissements, Rousseau met en scène un jeune médecin franco-américain. Une belle idée puisque son personnage se situe hors de la confrontation linguistique tout en ayant pied dans les deux camps.

Ce Thomas Massey, de passage à Montréal alors que l’épidémie commence, sera appelé à coordonner la campagne de vaccination. C’est par lui qu’on découvrira que la résistance se couvre de déroutants jeux politiques, sociaux, commerciaux.

Massey croisera la route de Julia Donovan, jeune ouvrière mi-irlandaise, mi-canadienne-française, dont le père vend des remèdes maison qui, vante-t-il, peuvent contrer la variole. Julia est partagée entre sa lucidité et la solidarité familiale.

L’affrontement entre Thomas et Julia tournera évidemment à l’histoire d’amour, mais l’auteur a la bonne idée de ne pas la mettre à l’avant-plan. C’est plutôt un soutien à l’action, le duo évoluant dans des milieux bien différents que nous pouvons dès lors mieux explorer.

Et il reste Montréal, personnage central. La géographie de la ville est si bien exploitée qu’on se croit véritablement sur place. C’est la grande force de ce bouleversant récit.