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C'est pas sérieux

C'est pas sérieux
AFP

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Sérieusement, en cette ère de Trump, il y a des jours où on se demande si on peut prendre la politique américaine au sérieux.  

Mercredi, le président Trump devait rencontrer les législateurs démocrates pour discuter d’un programme de renouvellement des infrastructures, dont personne ne doute de l’urgence. Au lieu de s’asseoir avec ses opposants politiques pour tenter de trouver des bribes de consensus, comme l’ont toujours fait tous ses prédécesseurs des deux partis, le président a pris prétexte d’une déclaration récente de la leader démocrate Nancy Pelosi pour faire une petite crise et quitter abruptement la salle, pour aller directement vers un podium déjà installé dans le jardin de la Maison-Blanche. Il semble que sa sortie «impromptue» pour dénoncer la mauvaise foi de ses adversaires avait été prévue assez longtemps à l’avance. Résultat: encore une fois, la «semaine des infrastructures» fait chou blanc. Les ponts et viaducs peuvent continuer à s’effriter; on ne les remplacera pas de sitôt.    

Après cette scène, madame Pelosi en a ajouté une couche en disant prier pour le président, dont elle s’inquiète ouvertement de la stabilité mentale. Manifestement, elle sait comment peser sur les bons boutons. La réaction de Trump n’a pas tardé, sous la forme d’une cascade d’insultes et de tweets faisant flèche de tout bois contre Pelosi et une ribambelle d’autres adversaires et critiques.   

Le pire est venu jeudi. Suite à un barrage de reportages montrant une image peu flatteuse du comportement du président, il est revenu à la charge pour tenter de convaincre ceux qui veulent bien l’entendre que, pour résumer, tout est la faute des démocrates et que, s’il n’en tenait qu’à lui, tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Lors d’une rencontre avec les médias pour souligner la visite d’un groupe de citoyens qui assistaient à la scène en arrière-plan, Trump a multiplié les déclarations toutes plus saugrenues ou surréelles les unes que les autres.    

Par exemple, pour rassurer tout le monde sur son état mental, il a ressuscité l’expression «génie stable». Le «génie très stable» qu’il était est devenu un «génie extrêmement stable» . Dans ma vie, j’ai eu la chance de côtoyer bon nombre de gens extraordinairement brillants, mais je n’ai jamais entendu aucun d’entre eux tenir ce genre de propos sur eux-mêmes. Et vous?   

Dans le monologue qu’il a servi à une audience médusée, il a ensuite empilé les insultes contre Nancy Pelosi, qui d’après lui n’est tout simplement pas assez intelligente pour comprendre la nouvelle entente commerciale avec le Mexique et le Canada, qu’il qualifie lui-même de meilleure entente commerciale de tous les temps. Selon Trump, ça ne tourne pas rond pour Nancy Pelosi («She’s a mess.»).    

Un peu plus tard, il parlait de sa visite prochaine au Japon, en des termes qui laissent entendre qu’il est ni plus ni moins le centre de l’univers, précisant que lors d’une visite prochaine au Japon, il sera l’invité d’honneur, au-dessus de tous les autres chefs d’État du monde , du plus grand événement qu’aura connu le Japon en 200 ans.     

Le clou de la journée, cependant, est venu quand il a demandé à quelques-uns de ses proches collaborateurs et conseillers de témoigner, pour le bénéfice des médias présents, du calme olympien de leur patron lors de la rencontre de la veille avec les démocrates. Des scènes comme celle-là évoquent des régimes comme ceux de Staline, de Ceaucescu ou de Tito, ou encore le genre de dictateurs à la petite semaine qui se succédaient à une certaine époque aux quatre coins du monde, mais pas le leader d’une démocratie libérale qui se dit avancée. Cette scène se passe aux États-Unis en 2019? Dites-moi que je rêve...   

Bref, il y a des jours comme ça où j’aimerais bien pouvoir bloguer sur des sujets de politique publique ou de politique étrangère aux États-Unis qui méritent notre attention, mais je n’y arrive pas. J’observe le chef de l’État le plus puissant de la planète, qui occupe le poste qu’on avait l’habitude de désigner comme le «leader du monde libre» et je me dis, tout simplement: c’est pas sérieux.