/entertainment/comedy
Navigation

La France, difficile conquête des humoristes québécois

Peu d’humoristes québécois réussissent à faire briller leur nom sur les marquises européennes

Coup d'oeil sur cet article

Après la belle époque des Michel Courtemanche, Stéphane Rousseau et Anthony Kavanagh, les temps sont durs pour les humoristes québécois en France. Bien qu’elle regorge de jeunes talents, la belle province peine à exporter ses meilleurs stand-up comiques dans l’Hexagone.

La liste des artistes québécois qui s’exportent en Europe est très longue. Pensons aux succès des Véronic DiCaire, des Cowboys Fringants, ­Messmer, Isabelle Boulay ou Roch Voisine.

Mais nos comiques sont actuellement bien peu nombreux à conquérir le marché français. L’humour a toujours été un art plus difficilement exportable que la musique, le cinéma, le théâtre, les livres ou le cirque, reconnaît la directrice de l’École nationale de l’humour, Louise Richer.

«Dès les années 50, avec Félix Leclerc, la musique a traversé en Europe, et il y a, encore aujourd’hui, des succès phénoménaux. C’était moins le cas pour l’humour. Je me remémore une traversée de Ding et Dong, ça avait été un échec monumental», raconte-t-elle.

Le dernier en lice à avoir réussi l’exploit est Sugar Sammy : il a vendu 60 000 billets en Europe et a été sacré humoriste de l’année 2018 par le quotidien Le Parisien. Avec son complice ­Stéphane Poirier, qui assure ses premières ­parties jusqu’en juin à l’Alhambra de Paris, ils sont les deux seuls humoristes québécois à y être installés actuellement.

Sugar Sammy
Photo Agence QMI, Sébastien St-Jean
Sugar Sammy

Ils étaient plus nombreux il y a quelques années. En 2008, Stéphane Rousseau se produisait devant 300 000 spectateurs à travers l’Europe, après « un flop total » en 2001, se rappelle sa productrice de l’époque, Véronique Trépanier. Rousseau est revenu au Québec en 2015, tout comme Anthony Kavanagh, de retour depuis deux ans, après avoir habité vingt ans en Europe.

Anthony Kavanagh
Photo Annie T. Roussel
Anthony Kavanagh

Rachid Badouri a conclu la tournée européenne du spectacle Rechargé en avril, et revient au ­Québec pour préparer son troisième spectacle. Quant à Louis-José Houde, qui alignait les ­résidences au Théâtre Point Virgule de Paris année après année, il n’entretient pas le projet d’y retourner, précise sa gérante Marilou Hainault.

Habiter en France, le passage obligé

Une des raisons qui repoussent nos humoristes face à la conquête du territoire français est qu’ils doivent s’y installer plusieurs mois pour ressortir du lot parmi les quelque 500 spectacles qui sont programmés chaque soir dans la région de Paris. «Je pars à coup de deux, trois mois consécutifs», souligne Stéphane Poirier.

Stéphane Poirier
Photo Christine Coquilleau
Stéphane Poirier

Un chanteur peut faire vivre son art à ­distance, mais pas un humoriste, précise Anthony ­Kavanagh. «La musique peut tourner même quand tu n’es pas là physiquement», dit-il.

L’humoriste de 49 ans a vu, au fil des ans, ­plusieurs humoristes qui ont « perdu des fortunes » en voulant faire carrière en France. «Moi, j’ai tout parié quand j’y suis allé : mon argent, ma carrière, tout. Il faut être là tout le temps pour s’imprégner de la culture et taper sur le clou. La première année, j’ai travaillé sept jours sur sept. Souvent, les humoristes arrivent là-bas et ils se découragent vite».

Rachid Badouri aussi a fait son lot de sacrifices. «Il a mis tout son temps et son énergie pour y arriver», rapporte sa productrice, Véronique Trépanier.

Une «autre planète»

Un autre aspect qui rend la conquête difficile est l’adaptation du matériel : un humoriste ne peut pas présenter un spectacle tel qu’il le ­présenterait au Québec. Ils doivent s’adapter à la langue et la culture, avancent Anthony Kavanagh et ­François Bellefeuille, qui a lui aussi tenté sa chance à Paris l’automne dernier. Les premiers pas ont été ­difficiles, dit-il.

«Le premier jour, il y a une phrase sur trois qui était problématique, explique Bellefeuille. Si on ne comprend pas tous les mots d’un chanteur, ce n’est pas grave, il y a une mélodie et c’est beau. Mais pas un humoriste».

«Ce n’est pas vrai qu’on ­partage une langue, estime Anthony Kavanagh. On partage une demi-langue. Que j’aille d’un côté ou de l’autre, c’est 50 % de mon ­matériel que je dois jeter parce que ça ne passe pas. [...] Le marché est beaucoup plus dur et violent [en France]. C’est une autre planète.»

Pour illustrer le travail d’adaptation, Anthony Kavanagh donne en exemple le mot «vadrouille». «En France, ils disent une serpillière, en Suisse ils disent une panosse et en Belgique c’est autre chose. Si tu ne prends pas le bon mot, ils ne comprennent juste pas la blague.»

Espoir

Même si nos humoristes sont peu présents en France, les choses pourraient changer.

Olivier Martineau, Franky et Cathleen Rouleau à Paris, en février 2019
Photo d'archives, Sandra Godin
Olivier Martineau, Franky et Cathleen Rouleau à Paris, en février 2019

En février dernier, les humoristes Olivier Martineau, Cathleen Rouleau et Franky sont allés tester le marché parisien en offrant des représentations non seulement au Théâtre Point Virgule, mais dans une panoplie de comédies club. Leur nombre a explosé à Paris, ont-ils constaté, ce qui donne une chance supplémentaire aux humoristes de se faire connaître. «La culture du stand-up a beaucoup changé ici. [Les Français] sont maintenant plus ouverts», a remarqué Olivier Martineau, rencontré à Paris.

«Il y a un pont qui est en train de s’établir», croit Louise Richer.

Le marché anglophone, plus facile d’accès

François Bellefeuille
Photo Agence QMI, Simon Clark
François Bellefeuille

Le marché européen est si loin et si difficile à conquérir, que certains humoristes québécois préfèrent consacrer leur énergie à percer le marché anglophone, c’est le cas entre autres de Mike Ward et François Bellefeuille. «Si je veux un volet international à ma carrière, ce sera en anglais», affirme ce dernier. L’humoriste, parfaitement bilingue, vient d’ailleurs d’annoncer le rodage d’une série de spectacles en anglais au Bordel Comédie Club à Montréal. «Je pense que dans 15 ans, les jeunes humoristes québécois vont jouer autant en anglais qu’en français. Le métier s’en vient de plus en plus international, avec toutes les plateformes qui existent.»

«Le talent n’est pas suffisant pour percer» - Éric Young

Même si peu d’humoristes québécois tentent de conquérir la France, le pays demeure un territoire alléchant pour nombre d’entre eux. Encore aujourd’hui, plusieurs producteurs québécois continuent d’y investir pour voir leurs protégés s’y tailler une place.

Pourquoi la France est-elle un marché important ? Parce qu’elle est la porte d’entrée sur toute la francophonie, un immense bassin de 60 millions de personnes, explique Éric Young, du Groupe Entourage, qui compte dans ses rangs Mariana Mazza.

«Quand tu conquiers la France en premier, les marchés avoisinants viennent ensuite, comme la Belgique et la Suisse», affirme celui qui a « un plan de match à court terme » pour développer la carrière de Mazza à l’international.

Pour réussir, un producteur doit «avoir les connaissances du marché et la capacité financière d’investir outre-mer, ajoute Éric Young. Le talent n’est pas suffisant pour percer. Bien réussir les choses à l’étranger, c’est tout un défi».

Même son de cloche de la productrice Véronique Trépanier, chez KOScène. «Le marché est extrêmement compliqué. Il faut vraiment vouloir. On va retourner plus tard en Europe présenter le troisième show de Rachid Badouri. Mais est-ce que le public va l’avoir oublié? Ce n’est jamais gagné».

Une «jungle»

Le producteur et fondateur de ComediHa!, Sylvain Parent-Bédard, a multiplié les présences ces dernières années dans des festivals d’humour francophones comme le Marrakech du Rire et le Festival d’humour de Paris. Il fait partie des producteurs qui poursuivent l’objectif de faire rayonner l’humour québécois dans toute la francophonie.

C’est lui qui a d’ailleurs amené Olivier Martineau, Cathleen Rouleau et Franky à se produire au Point Virgule en février dernier.

«Paris, c’est une jungle. Même les Français ont de la misère à percer ici. C’est particulier de dire ça, mais on n’avait aucun objectif de ventes de billets. Le but de ces premières présences-là est de commencer à faire un réseau.»