/opinion/blogs/columnists
Navigation

Le républicain qui voit clair sur la destitution de Trump

Le républicain qui voit clair sur la destitution de Trump
AFP

Coup d'oeil sur cet article

Depuis la semaine dernière, un représentant républicain du Michigan, Justin Amash, fait la leçon à ses collègues du Congrès en présentant, dans une série de tweets dévastateurs, une argumentation solide en faveur de la destitution de Donald Trump. Le leadership démocrate et ses collègues républicains le suivront-ils?  

Justin Amash est un représentant républicain très conservateur du Michigan. Il a causé tout un choc le 18 mai dernier en publiant quelques tweets qui annonçaient ses conclusions sur le rapport Mueller.     

Justin Amash n’a pourtant rien d’un gauchiste. Son bilan législatif fait de lui l’un des membres les plus à droite de la Chambre des représentants. Élu en 2010 dans le 5e district du Michigan, il fait partie de la vague d’idéologues libertariens et conservateurs du Tea Party. Il a fondé et préside le Liberty Caucus, un regroupement de républicains conservateurs et libertariens qui a justement pour mandat de garder bien vivant le mouvement d’idées initié par le Tea Party. Il a toutefois des yeux pour voir les preuves qui sont devant lui et une formation juridique pour les interpréter. Sa conclusion est simple: Donald Trump s’est rendu coupable d’entrave à la justice. Il s’agit d’un crime grave qui justifie amplement le recours à la destitution.    

Une cascade de tweets  

Ses tweets, dont je reproduis ici une sélection en les traduisant, ont commencé le 18 mai. Ils constituent un excellent résumé des raisons qui justifieraient un processus de destitution:    

18 mai, #1 : Voici mes principales conclusions : 1. L’Attorney General Barr a délibérément déformé le sens du rapport Mueller. 2. Le président Trump s’est rendu coupable de conduites passibles de destitution (impeachable conduct). 3. La partisanerie a érodé notre système de contrôles et de contrepoids. 4. Peu de membres du Congrès ont lu le rapport Mueller.    

18 mai #3 : En comparant les conclusions de Barr, ses témoignages au Congrès et ses autres énoncés publics avec le contenu du rapport Mueller, il est clair que Barr avait manifestement l’intention de tromper le public au sujet des analyses et des constats du procureur spécial Mueller.    

18 mai #6 : Contrairement aux représentations de Barr, le rapport Mueller révèle que le président Trump a été engagé dans des actions spécifiques et des comportements soutenus (patterns of behavior) qui justifient l’enclenchement d’un processus de destitution.    

18 mai #7 : En fait, le rapport Mueller identifie de multiples exemples de conduites qui correspondent à tous les critères définissant l’entrave à la justice et il ne fait aucun doute que toute personne qui n’est pas président des États-Unis serait passible de mises en accusation criminelles sur la base de ces preuves.    

20 mai #1 : Ceux qui disent qu’il n’y avait pas de crime à cacher et donc qu’il ne pouvait pas y avoir d’entrave à la justice—et donc que le président ne peut pas être destitué pour cette offense—fondent leur argumentation sur plusieurs faussetés.    

20 mai #2 : 1. Ils disent [erronément] qu’il n’y a pas eu de crime.    

20 mai #3 : En fait, il y a eu plusieurs crimes qui ont été révélés par l’enquête, qu’ils aient été ou non l'objet de poursuites.    

20 mai #4 : 2. Ils disent [erronément] qu’il doit y avoir un crime sous-jacent pour qu’on puisse accuser quelqu’un d’entrave à la justice.     

[Amash démontre ensuite que c’est aussi faux qu’absurde.]    

20 mai #7 : 3. Ils présument [erronément] que le président devrait pouvoir utiliser tous les moyens à sa disposition pour clore ce qu’il considère comme une enquête sans objet, même si ses affirmations sont déraisonnables.    

20 mai #9 : Ils présument que les crimes et délits majeurs mentionnés dans la Constitution requièrent la culpabilité à un crime ou un délit de droit courant.     

[C’est faux. La Constitution ne définit pas ce terme et il revient donc au Congrès de le faire.]    

Amash est ensuite revenu à la charge le 23 mai.    

23 mai #1 : Le rapport Mueller décrit un effort soutenu de la part du président pour utiliser son pouvoir afin d’entraver ou de nuire à l’enquête sur l’ingérence russe dans l’élection, parce que cette enquête mettait ses intérêts en péril.    

23 mai #2 : Le président a l’obligation de ne pas abuser de la confiance du public, y compris en utilisant ses pouvoirs pour des motifs corrompus. (...)     

23 mai #8 : Les exemples d’obstructions et d’entraves à l’enquête qui sont décrites et démontrées dans le rapport Mueller incluent les actions suivantes:        

  1. Trump a demandé au FBI d’abandonner l’enquête sur Michael Flynn, après que celui-ci ait déjà commis un crime avéré en mentant sciemment au FBI.    
  2. Après que l’Attorney General Jeff Sessions se soit récusé de l’enquête sur l’affaire russe, Trump a demandé directement à Sessions de renverser cette décision afin de contrôler l’enquête et d’aider le président.    
  3. Trump a demandé au conseiller juridique de la Maison-Blanche, Don McGahn, de faire limoger le procureur spécial Mueller sous prétexte de conflits d’intérêt que les conseillers de Trump eux-mêmes qualifiaient de «ridicules» et qui ne pouvaient aucunement justifier le renvoi du procureur spécial.    
  4. Quand cette demande s’est ébruitée, Trump a demandé à McGahn de faire une déclaration publique et de créer un document bidon qui viendrait infirmer cette demande de limoger Mueller, en suggérant que McGahn risquait d’être lui-même renvoyé s’il ne le faisait pas.    
  5. Trump a demandé à Corey Lewandowski de transmettre l’ordre à Sessions de limiter le pouvoir d’enquête de Mueller à d’éventuels futurs cas d’ingérence électorale par la Russie, sous peine d’être limogé.    
  6. Trump a utilisé son pouvoir de pardon pour influencer ses associés, dont Paul Manafort et Michael Cohen, afin qu’ils ne collaborent pas pleinement à l’enquête.        

Justin Amash a rappliqué hier en visant cette fois le ministre de la Justice (Attorney General) William Barr, qu’il croit responsable d’une déformation systématique du contenu du rapport Mueller dans ses communications avec le public. Amash critique à fond de train l’Attorney General Barr en mentionnant de multiples exemples où celui-ci déforme le contenu du rapport pour servir les intérêts de Trump et minimiser les gestes qu’on lui reproche.    

28 mai #1 : L’Attorney General Barr a délibérément présenté de façon trompeuse certains aspects clés du rapport Mueller et a dénaturé les décisions prises par Mueller, ce qui a aidé le président à propager une version fallacieuse des faits concernant cette enquête.    

28 mai #9 : À cause de la lettre de Barr datée du 24 mars, le public et le Congrès ont été trompés. Mueller lui-même a noté dans une lettre à Barr datée du 27 mars que la lettre de Barr «ne rendait pas pleinement compte du contexte, de la nature et de la substance du travail et des conclusion de son équipe.»    

28 mai #15 : Dans des déclarations subséquentes, Barr a recouru à de fausses représentations pour appuyer la version fallacieuse des faits entretenue par le président, selon laquelle l’enquête était injustifiée.    

28 mai #25 : Barr a jusqu’à maintenant utilisé les prérogatives de son poste pour vendre la version fallacieuse des faits que le président veut faire passer au peuple américain. Cela va continuer si ceux qui ont lu le rapport ne commencent pas à confronter ces fausses représentations et à propager la vérité.    

Finalement, Amash s’est aussi prononcé ce matin sur la déclaration de Robert Mueller, en se contentant d’un tweet pour relayer un article de presse sur la conférence et en ajoutant : « Chers collègues du Congrès, la balle est dans notre camp . »    

Les retombées  

Évidemment, un républicain qui se prononce pour la destitution d’un président si fortement appuyé par son parti s’expose à des conséquences politiques. D’une part, il est vrai que Justin Amash est devenu la cible des insultes et des menaces qui sont la marque de commerce de Donald Trump et de ses partisans. Au-delà de cela, toutefois peu de ses collègues et détracteurs ont contesté le fond de son argumentation.     

Plus intéressant, le membre du Congrès a rendu une visite aux citoyens de son district hier et il a été accueilli par une ovation debout dans une salle bien remplie. Il semble donc dans une assez bonne position pour continuer sa croisade, tout en sachant qu’il nage à contre-courant. D’une part, il est assez clair que les partisans inconditionnels de Trump lui mèneront la vie dure lors des élections primaires. Les bailleurs de fonds de sa campagne qui sont proches de Trump, comme la famille DeVos (celle de la secrétaire à l’Éducation de Trump), pourraient aussi fermer le robinet de ses appuis financiers.     

Ce qui est plus important est que le geste de Justin Amash montre la voie à la majorité démocrate au Congrès qui devra bientôt poser les gestes qui correspondent à ses paroles en enclenchant un processus de destitution, même s’ils sont à peu près certains que trop peu de sénateurs républicains se joindront à eux pour destituer le président. De plus, Amash affirme que plusieurs de ses collègues républicains sont d’accord avec lui, mais craignent trop les contrecoups politiques pour le dire à voix haute.     

Il n’en demeure pas moins que la glace est maintenant brisée et il ne serait pas étonnant que d’autres républicains suivent son exemple, même si ceux-ci ne seront pas nombreux dans les premiers temps. On peut même se surprendre à rêver—bien naïvement—que les sénateurs qui pourraient avoir à voter sur une mise en accusation émise par la Chambre des représentants pourraient aussi suivre cet exemple. On est toutefois loin d’être rendu là. 

* * *      

Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM