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En réponse à Monsieur Guy Fournier...

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Cher Guy Fournier,

Dans votre article d’hier intitulé « Notre pire ennemie, c’est la langue », vous avancez bien des faits qui, à mon humble avis, ne s’avèrent que des opinions quelque peu dépassées. Je voulais simplement rectifier le tir afin d’offrir aux lecteurs du journal, un certain revers à la médaille de bronze falsifiée que vous avez su présenter.

Vous dites que « nos humoristes trouvent difficile la conquête de la France [...] ». Évidemment, notre français n’est pas impeccable. Cependant, les humoristes que je connais ont l’intelligence d’adapter leur matériel. Il est faux de penser qu’ils traversent l’Atlantique avec les mêmes patois, les mêmes jurons. Ce sont des professionnels qui ont souvent dû faire du sur-mesure et peaufiner leur contenu selon le public à qui ils s’adressaient (écoles, entreprises, galas, bars, etc.).

Une partie de la difficulté ne viendrait-elle pas davantage du niveau de réceptivité du public français ? Je n’ai pas la réponse, je ne fais que poser la question. Ils sont peut-être plus réticents à la nouveauté québécoise. Par contre, selon mes connaissances, ce qui est indéniable dans l’humour, c’est qu’il découle souvent de notre bagage et de nos mœurs. C’est là un sacré défi que de faire rire un peuple ayant évolué dans une tout autre culture! À ma connaissance, de plus en plus d’artistes d’ici réussissent à faire le saut sur l’autre continent. Ensuite, ce que vous appelez « la conquête » devient subjectif. Chaque humoriste qui se lance en France possède des attentes différentes. Encore une fois, il est donc faux de croire qu’ils y vont tous et toutes pour conquérir le pays dans son entièreté.

Cela dit, j’ai eu l’occasion de croiser des humoristes français en visite au Québec, notamment dans le cadre de Juste Pour Rire, Zoofest, ainsi qu’au Bordel Comédie Club. Ils ne sont pas gênés d’avouer être impressionnés par le calibre des humoristes qui œuvrent ici. Aucun d’entre eux ne m’a parlé de la présence des sacres, et encore moins du fait que l’on ne parle pas assez de la religion. D’ailleurs, je crois que le public en entend suffisamment parler dans les médias. Ces derniers temps, la religion est synonyme de crimes haineux, de pédophilie, ou de guerres. Le public a peut-être envie d’entendre parler d’autres choses...

L’École nationale de l’humour n’est pas une usine.

Sinon, vous dites que les humoristes sont « de plus en plus formatés par leur passage à l’École nationale de l’humour ». Je trouve malheureux d’entendre cette phrase, surtout qu’elle provient souvent de gens qui ne l’ont jamais fréquentée.

J’ai eu l’honneur de me retrouver sur les bancs de cette école en 2013-2014 et de côtoyer des humoristes très différents. Bien entendu, en début de carrière, plusieurs se cherchent et vont ressembler à d’autres collègues déjà connus. Mais ce n’est pas du « formatage », c’est plutôt la recherche de son identité humoristique, la quête de son personnage de scène. Vous qui avez une expérience phare dans le milieu artistique, vous devriez savoir qu’il s’agit là d’une étape très aride pour ces artistes, même que certains ne trouveront jamais ce qui les distinguent de leurs pairs.

Dans ma cohorte, il y avait notamment Philippe-Audrey Larrue-Saint-Jacques, Charles Deschamps, Joe Guérin, Ève Côté et Marie-Lyne Joncas (Les Grandes Crues). Aucun d’entre eux ne peut être défini par un même style, un même « moule ». Ils ont une certaine unicité. Ce n’est qu’un exemple de plusieurs cohortes pour lesquelles je pourrais vous nommer des noms qui me font douter dudit supposé « formatage ».

Ah ! Et, avant d’oublier, sachez qu’à aucun moment, cet établissement scolaire n’encourage la vulgarité ou le barbarisme. Pour y avoir été étudiant et y être désormais formateur, je dirais que l’ÉNH encourage plutôt à être soi-même, explorer et trouver sa couleur qui lui est propre.

L’époque de Marc Favreau est révolue.

Désolé de vous l’apprendre, M. Fournier, mais l’ère des jeux de mots n’est plus. Je présume que vous assistez plus fréquemment à des spectacles dans de grandes salles et il y a une raison pour laquelle il y a beaucoup moins de jeux de mots qu’auparavant. Dans les bars où se déroulent les soirées d’humour plus conviviales, on les voit mourir ces nombreux jeux de mots. Le premier passe parfois, le deuxième s’enfarge souvent, et le troisième s’essouffle tout le temps. Pour ces raisons, l’humoriste a l’intelligence de les couper.

La raison est simple : le public d’aujourd’hui est éduqué humoristiquement parlant. Il a du choix, et sait davantage ce qu’il veut, mais surtout ce qu’il ne veut pas. Aujourd’hui, ce procédé n’est plus perçu comme de l’habileté, mais de la facilité. Bien entendu, il y a des exceptions et il y en aura toujours.

Les femmes font mieux.

Vous dites également que « [...] les femmes sont loin de rehausser le niveau de langage de l’humour ». Ma question est la suivante : avaient-elles comme mission de le faire ? À mon avis, elles n’ont fait que le choix d’être elles-mêmes et le public a choisi de les suivre. J’aimerais vous rappeler que, ce sont les spectateurs qui choisissent, à quelles performances ils assistent.

Pour votre information, Mariana Mazza a, à ce jour, vendu plus de 275 000 billets pour sa toute première tournée solo. Je ne sais pas quels sont vos critères pour considérer qu’une humoriste se démarque, mais je vous trouve bien sévère... Enfin, contrairement à ce que vous pensez, ce n’est pas MacLeod qui l’a «contaminée» de ses jurons, elle sacrait bien avant de faire ses premières parties ! 

Conclusion : chacune des femmes qui montent sur scène a l’intelligence et la force de caractère pour s’assumer et être elle-même. Et c’est pour cette raison que ça fonctionne bien pour elles !

Un marché auquel on ne tient peut-être pas.

Si nos émissions de télévision populaires ne sont pas vendues telles quelles en France, en Suisse ou en Belgique comme vous semblez le désirer, c’est peut-être qu’elles reflètent des réalités plus près de notre peuple. À ma connaissance, nous n’achetons pas tellement d’émission originale française, non plus. Nous achetons plutôt les formats et les adaptons, comme les producteurs l’ont fait avec Tout le Monde En Parle. Et c’est réussi ! Nos cousins font simplement la même chose avec certaines de nos séries populaires comme Les Bougon, Un gars une fille ou, plus récemment, Les Beaux Malaises.

Sacrez Québécois sacrés.

Enfin, oui, nos sacres, nos jurons, peuvent peut-être constituer une barrière à l’exportation, si désir d’exporter il y a. Par contre, elle constitue une partie de la couleur qui nous distingue des autres peuples francophones, au même titre que les accents anglais ou australien. Pour preuve, mes amis français sacrent et semblent apprécier leurs nouveaux patois. Si ces expressions religieuses dénigraient notre langue, ils ne les utiliseraient sans doute pas !

Enfin, mon but n’est pas de vous critiquer ou de vous dénigrer, Monsieur Fournier. Non, loin de là. Je voulais simplement vous mettre à jour et vous expliquer la vision d’une personne qui a été sur le terrain lors des 6 dernières années, car là, à vous écouter, c’est vous qui semblez vouloir formater nos talentueux humoristes à bien parler.

Marc-Antoine Fortier

Auteur-Chroniqueur-Formateur