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On ne badine pas avec l’humour

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Ma chronique de mardi sur la langue des humoristes et des scénaristes ne m’a valu que des courriels favorables. Sauf, celui de Louise Richer, directrice générale et fondatrice de l’École nationale de l’humour. Et un autre d’Anthony Kavanah. Comme quoi, au Québec, on ne badine pas avec l’humour.

Madame Richer a saisi l’occasion de ma chronique pour me semoncer. Sur un ton gentiment maternel, elle m’écrit que « j’ai pris du retard » et m’offre (gracieusement, j’imagine!) une « petite mise à niveau de l’offre humoristique actuelle ». La directrice me vante « la diversité des profils des étudiants et créateurs issus de son école ». Ce n’est pas la diversité des créateurs que je conteste, mais la pauvreté de la langue dans laquelle ils s’expriment.

La langue des humoristes, qui n’est pas très différente de celle dont nos scénaristes affublent leurs personnages dans les films ou les téléséries, fait en sorte que l’exportation de leurs œuvres devient difficile à moins d’être doublées ou sous-titrées. C’est d’autant plus dommage que nos séries sont souvent plus originales que les séries françaises.

L’INFLUENCE DE LA TÉLÉVISION

Le vocabulaire de cette langue est si pauvre que l’intonation donnée aux sacres et aux blasphèmes remplace souvent les sentiments et les humeurs qui devraient s’exprimer par des mots. Cette langue finit par légitimer celle que réprouvaient il n’y a pas si longtemps nos éducateurs et les tenants du « bon parler français », qu’on considère sûrement « dépassés » aujourd’hui.

Le cinéma et la télévision ont une énorme influence sur le comportement des gens. Ils influencent directement la langue courante. Je tiens la télévision responsable, par exemple, du fait que les jeunes Québécoises se sentent désormais autorisées à jurer comme des charretiers ou, devrais-je écrire, comme les personnages féminins de quelques-unes de nos séries. C’est devenu chic pour elles de sacrer.

Les humoristes ont pris beaucoup de place dans notre société. Certains la jugent démesurée, ce qui n’est pas mon cas. Il n’en reste pas moins que leur responsabilité n’en est que plus grande. Élever leur humour au-dessus de la ceinture (encore que je n’en fasse pas une obligation), rendre leur langue plus exportable, alléger leurs blagues, dégrossir leur propos ne rendra moins drôles que ceux qui ont peu de talent.

J’EXONÈRE ANTHONY KAVANAGH

Tout cela, j’imagine, doit faire partie du cursus de l’École nationale de l’humour que je n’ai pas voulu décrier en écrivant que les étudiants y sont « de plus en plus formatés ». C’est le rôle de l’école de donner une forme et d’imposer un ordre à la création et c’est le devoir de ceux qui ont du talent de transcender ce qu’on leur enseigne.

De son côté, Anthony Kavanagh, très fâché, m’écrit que j’ai utilisé ses propos de façon malhonnête. Que ma chronique le « fait passer pour quelqu’un qui crache sur les humoristes québécois ». Les lecteurs ont sûrement compris que je partais simplement de son expression « demi-langue », une expression plutôt heureuse d’ailleurs, pour déplorer qu’humoristes et scénaristes appauvrissent notre langue au point de la réduire à une « demi-langue ».

J’assume mon extrapolation et vous en exonère totalement auprès de mes lecteurs, cher monsieur Kavanah. J’ai fait du « spin » sur vos propos, une pratique courante chez tous les bons humoristes, dont vous êtes.