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Travailleurs ordinaires : soyez raisonnables

Travailleurs ordinaires : soyez raisonnables
Photo AFP

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Le fait de voter pour des partis politiques qui font, à peu de choses près, toujours la même affaire en augmentant les inégalités économiques, en « modernisant » l’État et les travailleurs au profit de la classe dominante, vous appelez ça le zénith de la démocratie?

Et si tous jouissent supposément d’une parfaite égalité des chances et d’une totale liberté de s’exprimer et de faire valoir leur point de vue, comment se fait-il alors que les élus adoptent toujours des politiques qui sont favorables au patronat et à leur cavalerie de lobbyistes, d’universitaires, etc.? Pour la démocratie et la liberté véritables, reposant sur des faits et non sur des chimères, on repassera. 

Soyez raisonnables 

Aux travailleurs de l’aluminerie de Bécancour (ABI), détenue à 75 % par Alcoa et à 25 % par Rio Tinto Alcan, mis en lockout depuis plus de 15 mois par les patrons, il se trouve que notre cher premier ministre caquiste François Legault leur a demandé d’être plus raisonnables : « Lockout à ABI. François Legault blâme le syndicat. Le premier ministre évoque les salaires alors qu’ils n’ont jamais été en jeu dans le lockout » (Le Devoir, 3 avril 2019). Et encore récemment, à l’Assemblée nationale, François Legault s’est exclamé : « On est dans une situation où, honnêtement je le dis, je crois que le syndicat des Métallos exagère dans ces négociations » (Le Devoir, 18 avril 2019). Découlant de ça, il a répété : « Je pense qu’il va falloir faire un appel aux syndicats pour être plus raisonnables » (Le Devoir, 2 mai 2019).  

La CAQ propose sa convention collective : une première 

Il faut le faire. Afin de régler le conflit qui perdure : « Un geste sans précédent pour dénouer le conflit chez ABI. Québec (la CAQ et son ministre du Travail Jean Boulet) a présenté lui-même un projet de convention collective aux parties patronale et syndicale » (Le Devoir, 18 avril 2019). Mais quelle surprise! Le patronat a répondu favorablement à l’hypothèse de règlement soumise par le ministre caquiste du Travail, mais pas le syndicat : « Hypothèse d’entente chez ABI : un “copier-coller” de l’offre patronale, disent les syndicats » (Le Journal de Montréal, 24 avril 2019). 

Électricité presque gratuite aux alumineries 

Déjà en 2003, le réputé économiste Marcel Côté – malheureusement décédé – écrivait cette opinion dans le journal Les Affaires du 2 avril, intitulée : « Hydro-Québec donne 480 000 $ par emploi par année à Alcoa ». Et les cadeaux ont continué par après : « Des tarifs à rabais pour Alcoa. La multinationale paiera moins de 3.3 cent de kWh pour ses trois alumineries au Québec (incluant ABI) » (Le Journal de Montréal, 26 février 2014). François Legault a traité ces ententes négociées par les libéraux et les péquistes de « stuff » de junior. Mais le senior ne fera rien pour corriger cette dilapidation de fonds publics. Legault, comme Couillard, Charest, Marois, Bouchard et cie sont plus braves avec le monde ordinaire : « François Legault ne rouvrira pas le contrat avec Alcoa » (Le Devoir, 28 mars 2019). Vraiment surprenant. 

La CAQ comme le PLQ : tous pour le patronat 

Comme François Legault vient de le faire avec les travailleurs de ABI, le PLQ et le ministre libéral des Ressources naturelles du temps, le banquier (oui un autre) Clément Gignac avait lui aussi pris fait et cause pour l’employeur dans une aluminerie : « Conflit de travail à Rio Tinto Alcan. Gignac prend parti pour l’employeur. Le ministre fait l’éloge de la sous-traitance, au centre des demandes patronales (comme chez ABI) » (Le Devoir, 2 mars 2012). Des politiciens au service de qui? Pourquoi exiger la sous-traitance? 

Toujours pareil 

Il ne faut pas dire « plus ça change plus c’est pareil ». Il faut plutôt dire « c’est toujours pareil », peu importe le parti politique au pouvoir. On ne peut pas dire « plus ça change » car ça ne change jamais. François Legault vient de demander aux travailleurs de l’aluminerie ABI et François Bonnardel aux chauffeurs de taxi d’être « raisonnables ». Ont-ils demandé aux dirigeants d’entreprises, aux médecins, aux adeptes des paradis fiscaux et aux compagnies milliardaires, comme les pétrolières, les banques ou les pharmaceutiques, d’être raisonnables? Jamais au grand jamais.  

Comme Charest, Coiteux, Proulx et Barrette 

En 2005, le premier ministre libéral de l’époque, Jean Charest, exhorte, le cœur sur la main : « Soyez raisonnables, dit Charest aux employés de l’État » (Le Devoir, 8 août 2005). Des employés d’État qui ont « vu leur salaire moyen grimper de 4,4 pour cent en dix ans » (La Presse Canadienne, 3 août 2016). Ça ne fait pas beaucoup de hausses salariales par année, mais pour les élus c’était trop. Par contre, « sky is the limit » pour les médecins. « Rémunération des médecins. Hausse de 87,5 % en 10 ans » (La Presse, 11 décembre 2015). Et puis voilà que Martin Coiteux, ex-ministre libéral, a fait comme l’original et a largué : « Soyez raisonnables, dit Coiteux aux syndiqués de l’État » (Le Devoir, 6 mars 2015). Son courage m’impressionne vraiment beaucoup. Et l’ex-ministre libéral de l’Éducation et ex-caquiste Sébastien Proulx qui a dit aux enseignants – moins bien payés qu’ailleurs – « Le gouvernement n’a pas les moyens d’offrir les mêmes salaires qu’en Ontario » (Le Journal de Québec, 22 mars 2016). Mais le PLQ a pu verser plus aux médecins qu’en Ontario. Il ne faut pas essayer de comprendre. Et pour mieux rire des enseignants, Sébastien Proulx s’est exclamé : « Les gens peuvent aller travailler à l’extérieur s’ils le souhaitent, moi je pense qu’ils vont vouloir demeurer ici pour travailler avec nous, parce que c’est agréable de vivre au Québec ». A-t-il dit ça aux médecins et aux boss? Et enfin, comment peut-on terminer un texte sans citer Gaétan Barrette qui, dans le même registre que les autres : « Gaétan Barrette exhorte les infirmières à se montrer plus positives » (Radio-Canada, 1er février 2018) À être payées moins qu’ailleurs au pays et, pour compenser, les obliger à faire dans la joie beaucoup d’heures supplémentaires.