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Futurs profs pas prêts pour les 4 ans

La majorité des étudiants trouvent qu’ils n’ont pas assez de cours pour prendre en charge une maternelle

UdeS étudiants BEPP
Photo Dominique Scali Des étudiants en enseignement croisés à l’Université de Sherbrooke. De gauche à droite : Alexandra Viens, Rémy Lemire, Emmanuelle Gariépy, Jolianne Duchesneau, Rose Lapointe et Bastien Couture-Boisvert.

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De nombreux futurs enseignants craignent de ne pas être prêts si jamais ils doivent prendre en charge une classe de maternelle 4 ans, en raison de lacunes dans leur formation universitaire.

« Beaucoup de jeunes enseignants sans expérience vont se ramasser en maternelle 4 ans [...] Certains ont l’impression de ne pas être outillés », dit Danie Poulin-Bérard, étudiante en enseignement à l’Université de Sherbrooke (UdeS).

Des experts, représentants de garderies et du milieu scolaire se sont succédé cette semaine devant la commission parlementaire sur le projet d’ajout de maternelles 4 ans du gouvernement Legault. Le Journal est donc allé à la rencontre de groupes dont on a peu entendu le point de vue afin de décortiquer les arguments qui s’opposent.

C’est le cas des futurs profs. À l’UdeS, l’association étudiante leur a envoyé un sondage en avril dernier sur les réseaux sociaux.

Sur les 98 étudiants qui ont répondu, 87 considèrent qu’ils n’ont pas suffisamment d’heures de cours et de stages consacrés aux enfants de 4 et 5 ans, révèle la compilation dont Le Journal a obtenu copie.

« Nous avons à peine parlé quelques heures du préscolaire 5 ans [en classe]. Nous n’avons à aucun moment parlé des 4 ans », peut-on lire dans les réponses.

À l’Université du Québec à Rimouski, la moitié d’une soixantaine de répondants à un sondage semblable est du même avis. Les associations étudiantes des autres universités disent ne pas avoir de données sur le sujet.

Stage inaccessible

« Lors de mon 2e stage, j’avais demandé maternelle, mais j’ai eu 2e année parce qu’il n’y avait pas de places », raconte un étudiant dans le sondage mené à l’UdeS.

Le fait que les enseignants aient une formation de quatre ans, contre trois ans pour les éducatrices en garderie, est un des arguments que le ministre Jean-François Roberge avance en faveur des maternelles.

Or, des experts répètent depuis des années que la formation universitaire présente des lacunes.

Le Journal a d’ailleurs obtenu une copie d’un avis de la Table de travail sur l’éducation préscolaire déposé en février. Le rapport conclut que davantage d’accent devrait être mis sur le développement global des 4 et 5 ans dans le cursus.

Mince documentation

Dans les couloirs de l’UdeS, Le Journal a rencontré une douzaine d’étudiants qui en sont à leur première année d’université. Plusieurs ont spontanément sorti de leur sac une brique intitulée « Programme de formation de l’école québécoise », sorte de « bible » des futurs profs.

Sur les 362 pages, seulement une vingtaine sont consacrées au préscolaire, déplorent-ils.

« Tout le monde est bien sceptique », résume l’étudiant Bastien Couture-Boisvert.

Les programmes de maternelle 4 et 5 ans sont justement en pleine refonte pour un meilleur arrimage, rappelle le ministre de l’Éducation Jean-François Roberge en entrevue au Journal.

Une orientation visant à bonifier la formation au préscolaire a aussi été envoyée à toutes les universités qui forment les profs, indique-t-il.

« Si on attend d’être parfaits, on ne fera jamais rien. »

De son côté, Serge Striganuk, doyen de la Faculté d’Éducation de l’UdeS, rappelle l’importance de la formation continue pour les profs de tous les cycles. « On n’a pas la prétention de développer toutes les compétences en seulement quatre ans », avoue-t-il.

 

Une qualité inégale d’une classe à l’autre

 

Encore trop de profs de maternelle enseignent de façon académique, alors que les petits de 4 et 5 ans doivent apprendre en jouant, un symptôme du manque de formation, selon plusieurs intervenants.

« Je vois des profs d’autres classes qui enseignent en maternelle de la même façon qu’en première année », s’inquiète Fanny (nom fictif), qui a une classe de 5 ans à Sherbrooke. Elle préfère que son nom ne soit pas publié pour éviter les représailles de sa commission scolaire.

Sauter pour compter

Par exemple, elle ne demande pas à ses élèves de compter platement de 1 à 10. Mais elle peut les amener à sauter sur place 10 fois pour qu’ils prennent conscience des chiffres.

Diplômée de l’UdeS, elle avoue s’être formée par elle-même pendant des années pour arriver à bien comprendre ce dont ses petits élèves ont besoin.

Beaucoup d’enseignants sont conscients de l’importance du jeu dans le développement des tout-petits. C’est le cas de six enseignantes qui s’inquiètent de voir la maternelle 4 ans démonisée dans le discours public.

« Ça dépend vraiment de l’enseignant, de l’école et de sa vision », remarque Laura (nom fictif), qui a étudié à l’UQAM et a enseigné la maternelle dans cinq établissements différents, en Montérégie.

Les lacunes dans la formation universitaire au préscolaire se reflètent sur le terrain, constate Christa Japel, une chercheuse de l’UQAM qui a publié une étude sur le sujet l’an dernier.

Dans le programme, la nécessité du jeu est claire, explique Monique Brodeur, professeure à l’UQAM et chercheuse à la tête du comité aviseur sur les maternelles 4 ans.

Locaux

Le nouveau programme viendra marier deux approches : l’une qui privilégie le développement de tous et une autre qui vise à donner un « coup de pouce » aux enfants vulnérables.

Mais au-delà de l’enseignement, les locaux sont parfois peu adaptés pour une classe de maternelle.

C’est le cas lorsque la toilette est à l’autre bout de l’école ou quand la cour n’a pas de clôture, illustre Mme Japel.

 

COMMENT CHOISIR ?

En cette période d’inscription à l’école, plusieurs parents qui sont desservis par une classe de préscolaire 4 ans doivent décider où envoyer leur enfant à la rentrée prochaine. Pour vous aider à y voir plus clair, voici un tableau qui compare les grandes caractéristiques des centres de la petite enfance (CPE) à ceux de la maternelle 4 ans.

  CPE
Maternelle 4 ans à temps plein
Calendrier Entre 248 et 261 jours par année Quelque 180 jours consacrés aux services éducatifs, pour un maximum de 200 jours par année, incluant les journées pédagogiques
Plage horaire 11 heures par jour Près de 5 heures par jour + service de garde si nécessaire
Repas Fourni par l’établissement Fourni par les parents
Transport Par les parents À pied, par les parents ou autobus scolaire
Coût pour les parents De 8,25 $ à 21,45 $ par jour, en fonction du revenu des parents et du nombre d’enfants qu’ils ont en garderie subventionnée
  • Coût des repas
  • Coût du service de garde : maximum 8,35 $ par jour
  • Coût d’un camp de jour l’été puisqu’il est difficile d’avoir une place en garderie pour seulement quelques mois
Ratios et nombre d’enfants par groupe Maximum 10 enfants par éducateur
Entre 6 et 17 enfants par enseignant, qui est accompagné d’un autre adulte la moitié du temps
Il y a en moyenne 11 enfants par classe
Formation des éducateurs
Diplôme d’études collégiales de 3 ans incluant : 
  • 21 à 27 cours, dont 60 % à 80 % du contenu consacré au préscolaire, selon plusieurs intervenants
  • Stages en petite enfance : De 100 à 600 heures en CPE selon le cégep et le choix de l’étudiant
Baccalauréat de 4 ans incluant :
  • 1 à 3 cours spécifiques au préscolaire
  • 3 à 15 cours où une partie du contenu aborde le préscolaire
  • Stages au préscolaire : de 0 à 600 heures en maternelle selon les universités et le choix de l’étudiant
Places ou classes ajoutées
13 500 nouvelles places en CPE d’ici deux ans
2600 nouvelles classes d’ici cinq ans, dont 250 en septembre prochain

Sources : ministère de la Famille, ministère de l’Éducation, FSSS-CSN et compilation du Journal.

 

LA RECOMMANDATION DU MINISTRE

En entrevue avec Le Journal, le ministre de l’Éducation Jean-François Roberge a fourni quelques exemples de critères sur lesquels les parents indécis peuvent se baser :

♦ Votre enfant a-t-il déjà une place en CPE ou dans une garderie ? « Il n’est pas question de fuir les CPE », dit le ministre.

♦ Votre enfant présente-t-il une vulnérabilité dans son développement, un retard de maturité ou même une douance ? M. Roberge recommande alors la maternelle 4 ans.

♦ Votre enfant a-t-il une sœur ou un frère déjà inscrit dans une école ou dans un service de garde ? Certains parents préfèrent que la fratrie se retrouve dans le même établissement.

RAPPEL DES EMBÛCHES AU PROJET

Pénurie de personnel

Bon nombre d’écoles n’arrivent même pas à remplir les postes actuellement vacants en raison de la pénurie d’enseignants. Les écoles manquent aussi déjà de professionnels, comme des psychologues et des orthophonistes, qui sont justement à même d’effectuer le dépistage précoce des jeunes élèves.

Des experts divisés

Des experts voient la maternelle 4 ans comme un projet prometteur, tandis que d’autres y voient des risques pour le développement des enfants. D’autres croient que c’est la qualité des services qui compte, que le petit soit en garderie ou en maternelle.

Manque de locaux

L’augmentation du nombre d’élèves entraîne un manque criant de locaux dans plusieurs commissions scolaires, particulièrement dans la région de Montréal.

Explosion des coûts

Chaque classe de maternelle 4 ans coûtera en moyenne six fois plus cher que ce qui avait été avancé en campagne électorale. Le coût moyen estimé est maintenant de 800 000 $ par classe, contre 122 400 $ à l’origine.