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La libération d’un drôle d’otage

Vernissage, Benoît Côté, Triptyque, 404 pages
Photo courtoisie Vernissage, Benoît Côté, Triptyque, 404 pages

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Au cours d’une soirée bien arrosée, Simon-Pierre simule son propre enlèvement. Mauvaise idée à l’heure des réseaux sociaux ! Mais riche matière pour jeter un regard caustique sur la société.

La fiction québécoise contemporaine ne manque pas de trentenaires qui tournent en rond, et Simon-Pierre Cayouette St-Germain vient s’ajouter au lot.

Il se voyait cinéaste, il se retrouve à diriger un atelier de vidéo auprès de jeunes que ça n’intéresse pas du tout. Ses amours sont en déroute et ses amis en couple ont surtout l’air prisonniers de la routine. Rien de tentant !

Après une « journée de marde », Simon-Pierre a donc besoin de se défouler et il entend le faire avec « un de ses derniers amis sans enfants », Edouardo. La soirée s’allonge et les échanges de plus en plus alcoolisés des deux chums débouchent sur leurs vues sur la société corrompue.

Justement, la tante de Simon-Pierre, qui est ministre, est plongée dans un scandale environnemental impliquant un entrepreneur véreux. Faut dénoncer, décident les deux amis enivrés ! Hop, on tourne un court vidéo où Simon-Pierre, neveu de ministre, se proclame auto-kidnappé avec cinq conditions posées au gouvernement pour que cesse la prise d’otage.

Sitôt fait, sitôt mis sur Facebook ! Nos deux gars, eux, partent pour un bar avant d’aller se coucher.

Au réveil, la blague a pris des proportions monstres ! Des activistes se sont emparés du message, la tante ministre est aux abois, LCN est sur le coup, la famille de Simon-Pierre le renie...

Pour le jeune homme, tout se met à déraper. Jusqu’à ce qu’il se retrouve dans un centre de soins psychiatriques, où il croisera Béatrice, héroïne du dernier tiers du roman, elle-même pas mal mêlée dans sa vie.

Benoît Côté se sert de son déroutant récit pour épingler avec une lucidité mordante nos travers contemporains : les réseaux sociaux dont on perd en un rien de temps le contrôle ; la récupération politique par la grâce du marketing ; les amours qu’on se plaît à compliquer ; les nouveaux papas qui n’ont guère de modèles ; le discours faussement compréhensif de l’aide aux démunis ; la commercialisation de l’art ; l’association automatique entre pilules et santé mentale...

On rit, et avec intelligence ! Néanmoins, il faut accepter le style de Benoît Côté.

Aucune concession

Comme dans son premier roman, Récolter la tempête, l’auteur respecte strictement l’oralité du parler québécois. Aucune concession à un artifice littéraire pour faciliter la lecture. Les dialogues, nombreux, sont donc écrits exactement comme ça se prononce, ce qui signifie beaucoup d’ellipses et d’apostrophes. On s’y fait mais ça peut rebuter.

Côté a aussi décidé de bousculer les codes. Le chapitre 1 arrive à la page... 381. Ce qui a précédé devient la préparation à la réunion de Simon-Pierre et Béatrice, avec numérotation fantaisiste des étapes et longues digressions. Surprenant, mais ça rajoute à l’ambiance tout en clins d’œil du récit.

Et on en conclut, grande force de l’art, que l’inusité donne une excellente lecture de la réalité !