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Le rêve américain brisé

Nomadland
Photo courtoisie Nomadland
Jessica Bruder, Éditions Globe

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Il y a quelques semaines, je vous parlais d’un très beau livre, Vie de van, où des gens faisaient le choix de partir sur les routes monde, à la recherche de l’insolite et en laissant derrière eux veaux, vaches, cochons.

Dans le présent ouvrage écrit par la journaliste états-unienne Jessica Bruder, Nomadland, c’est tout le contraire. On rencontre des gens qui n’ont plus eu d’autre choix que de tout laisser derrière eux et qui doivent, du jour au lendemain, se trouver un nouveau travail précaire, se refaire une nouvelle vie, sans domicile fixe.

Des itinérants et des quêteux, on connaît ça au Québec. Au siècle dernier, dans nos campagnes surtout, raconte l’écrivain Louis Caron, il y avait, dans nos maisons, un banc réservé aux quêteux. « Mais aujourd’hui, nous dit l’auteure, au vingt et unième siècle, on assiste à une nouvelle tribu de voyageurs. Des gens qui n’avaient jamais pensé devenir nomades un jour se retrouvent bien malgré eux sur la route. » Ce sont les nouveaux exclus de la société, hier appartenant à la classe moyenne et aujourd’hui victimes collatérales des grandes récessions qui ont secoué les milieux de la finance et de l’immobilier à la fin des années 2000.

Très souvent, une maison roulante représente à bien des égards moins de frais et de dépenses courantes qu’une résidence fixe, « le plus gros poste de dépense » dans notre budget. Ni gitans des temps modernes, ni snowbirds floridiens, ces laissés-pour-compte sont, en fait des « sans adresse fixe ». Cela comporte son lot de bienfaits. Fini les hausses de loyers, de taux d’intérêts pour l’hypothèque ou de taxes foncières tous les ans et les maux d’estomac et de tête qui s’ensuivent. Ce qui importe désormais, c’est le prix de la gazoline pour faire rouler leur véhicule vers le prochain parking d’un centre commercial, « les derniers endroits gratuits en Amérique », car ils n’ont pas les moyens de mettre leur maison mobile au vert. Pour l’hygiène et la douche, ils prennent un abonnement au club de gym.

L’auteure a rencontré, pendant les trois ans qu’a duré son enquête, quelque deux cents nomades le long des vingt-deux mille kilomètres qu’elle a parcourus sur les routes des États-Unis. Elle a développé, avec le temps, une façon bien personnelle de les repérer dans les rues sans parcomètres ou les parkings municipaux non payants. « Une vieille caravane antédiluvienne en forme de conserve de jambon. Un van Chevy Astro avec rideau de séparation à l’intérieur [...] Un petit bus scolaire jaune. [...] Un drap occulte le pare-brise arrière qui est couvert de gouttes de condensation... » Autant de signes qui ne trompent pas. Ils sont 117 millions d’individus qui n’ont pas vu leurs revenus évoluer sensiblement depuis les années 1970. Ce n’est pas un écart salarial entre le 1 % le plus riche qui gagne 81 fois plus et les gens appartenant à la moitié inférieure de la population, « c’est un gouffre ».

« Squeeze Inn »

Parmi ces quelques âmes vagabondes, il y a Linda May, une grand-mère de soixante-quatre ans qui conduit une vieille Jeep Cherokee achetée dans une fourrière et rafistolée tant bien que mal, à laquelle est attachée une minuscule caravane baptisée « Squeeze Inn » ou l’Auberge serrée, une relique de fibre de verre rescapée des années 1970 d’à peine trois mères de longueur. Ayant exercé dix mille métiers, de conductrice de poids lourds à « plumeuse de canards dans un relais de chasse », en passant par cigarette-girl dans un casino, elle est maintenant concierge dans un camping en Californie.

Il y a aussi ces rescapés d’une « ville d’entreprise » de trois cents âmes, dans le nord-ouest du Nevada, Empire. Du jour au lendemain, on ferme tout, ville, maisons, mine de gypse et usine, avec barbelés tout autour. Même le code postal est supprimé. Et dire qu’il y en a qui croient encore au rêve américain.