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Profs victimes de «salissage»

Une campagne de «désinformation» est en train de démoniser la maternelle 4 ans, disent des enseignantes

maternelles 4 ans
Photo Chantal Poirier L’enseignante Nadira Azzoug, à l’école Saint-Noël-Chabanel de Montréal, présente des dessins de mains montrant un chiffre, qu’une petite élève de 4 ans imite. « C’est une activité d’éveil aux maths, mais on travaille aussi le tour de rôle, la communication, à travers cet atelier », explique-t-elle. 

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Les émotions sont si vives dans le débat entourant la maternelle 4 ans que des profs disent être écorchés par une campagne de « salissage » que le ministre de l’Éducation qualifie aussi de « désinformation ».

« Sur les réseaux sociaux, je me fais insulter par des enseignants [de niveaux supérieurs] », témoigne Ève Duceppe, qui enseigne dans une maternelle 4 ans à demi temps à Montréal.

Des profs qui enseignent déjà aux tout-petits dénoncent les « faussetés » véhiculées avec la pluie de critiques que suscite le projet du gouvernement Legault d’ajouter des centaines de nouvelles classes de préscolaire 4 ans.

L’idée que ce modèle serait carrément inadapté pour les enfants de cet âge est en train de se transformer en hostilité à leur égard, disent-elles.

À Chandler en Gaspésie, l’enseignante Suzanne Sirois craint que son école doive fermer son groupe de maternelle 4 ans l’an prochain par manque d’inscriptions.

« J’ai invité les parents [potentiels] à venir visiter ma classe. Personne n’a répondu à mon message », s’inquiète-t-elle.

« On nous décrit comme des marâtres dont le rôle est presque de nuire aux enfants », ironise Nathalie Gallant, du Centre-du-Québec.

Dans le village de Wickham où elle enseigne, il n’y a pas de CPE. « Si les enfants ne vont pas en maternelle 4 ans, ils ne vont nulle part », rappelle-t-elle.

Les profs interrogées en ont contre la campagne « 4 ans, c’est pas grand » lancée en avril par la CSN, qui représente 10 000 travailleuses de CPE et 3000 responsables de garderies en milieu familial.

Les enseignantes ont noté plusieurs affirmations qui relèvent selon elles d’un « paquet de menteries ».

Bercer au besoin

Cette campagne indique que la maternelle 4 ans ne sert qu’à « l’apprentissage scolaire », laissant peu de place pour « le jeu, la sieste, les câlins et l’accès aux activités extérieures », peut-on lire dans un tract.

Pourtant, la maternelle doit par définition être « maternante », disent les profs.

Par exemple, Joanny Harvey, qui enseigne à Sherbrooke, n’hésite pas à bercer ses élèves en cas de chagrin.

« Indigne »

En entrevue avec Le Journal, le ministre de l’Éducation Jean-François Roberge ne mâche pas ses mots à l’endroit de la campagne de la CSN.

Jean-François Roberge.
Ministre de l’Éducation
Photo Simon Clark
Jean-François Roberge. Ministre de l’Éducation

« Je pense que c’est indigne des gens qui véhiculent ces messages-là. C’est une campagne de désinformation qui vise à faire peur.»

Le Journal a également visité une école de Montréal qui compte pas moins de six groupes de 4 ans à temps plein, au grand bonheur des parents.

Pierre Pelletier enseigne en maternelle 5 ans depuis 18 ans à Montréal. Il remarque qu’en général, les petits qui ont le moins de difficultés en arrivant dans sa classe sont ceux qui ont fait le préscolaire 4 ans.

Malgré cela, il n’est pas convaincu de la pertinence d’en implanter partout au Québec. « Mais, non, la maternelle 4 ans n’est pas un mauvais choix pour les enfants ».

« Si c’était l’école militaire, je serais d’accord pour dire que 4 ans, c’est trop jeune », blague M. Pelletier.

« Catastrophiques»

Reste que la qualité des classes de maternelle 4 ans est inégale d’un endroit à l’autre.

« J’ai le plus grand respect pour ce que font les enseignantes. Je suis désolée qu’elles se sentent écorchées au passage », assure de son côté Lucie Longchamps, vice-présidente à la Fédération de la Santé et des services sociaux à la CSN.

« Mais on croit réellement que les petits de 4 ans sont mieux dans nos services», maintient-elle. « Vous avez peut-être visité de très belles écoles, mais il y en a des catastrophiques. »

 

Des parents qui adorent la maternelle 4 ans

Des parents d’enfants « tannés » de la garderie sont emballés par la qualité du service que leurs petits reçoivent en maternelle 4 ans, un discours à contre-courant du concert d’avertissements lancés à propos de ce modèle.

Le Journal a parlé à 16 parents répartis dans quatre régions différentes. Tous se disent contents de leur choix d’envoyer leur enfant en maternelle cette année, même ceux qui avaient déjà une place en CPE.

« Même quand elle est malade, ma fille veut venir à l’école », s’étonne Hayette Ghemouri, une mère rencontrée à l’école Saint-Noël-Chabanel à Montréal.

Budget en matériel, ressources supplémentaires, ateliers où les parents peuvent être présents : cette école située en milieu défavorisé a tout ce qu’il faut pour bien accueillir les bouts de chou, assure la directrice Maryse Maheu-Dion.

« J’ai vraiment vu une différence. À la garderie, ils n’apprenaient pas beaucoup », dit Hanifa Amdoun, une autre mère rencontrée sur place.

À Sherbrooke, Julie Bernard est si certaine de la qualité du préscolaire 4 ans à l’école Larocque qu’elle dit avoir convaincu des parents de son voisinage d’y inscrire leur enfant.

Services

Le dépistage précoce des retards et l’accès à des services professionnels de l’école sont deux des arguments les plus souvent avancés par le ministre de l’Éducation en faveur des maternelles 4 ans.

Un énorme atout, selon Sonia Dufour, de Repentigny. À la maternelle, son fils est suivi par une éducatrice spécialisée et une orthophoniste parce qu’il souffre de dysphasie, un trouble du langage qui affecte sa compréhension des consignes.

« Il n’aurait pas eu ces services en garderie », est-elle persuadée. « Je suis impressionnée par les résultats ». Par exemple, le garçon peut tenir un crayon et colorier, alors qu’avant il ne faisait que barbouiller.

Hâte d’aller à l’école

Mais même ceux dont l’enfant n’a aucun problème disent voir des avantages. À Saint-Jean-sur-Richelieu, la fille de Léa Gaudreault avait l’impression de stagner en garderie, étant la plus vieille de son groupe.

« Mon fils me disait : je suis tanné de la garderie », abonde Nabila Rebouh, à Montréal.

« L’enseignante a remarqué que ma fille était bonne en casse-tête à 50 morceaux, dit Cynthia Lagacé de Montréal. Elle lui a dégoté un casse-tête de 100 morceaux ».

 

MYTHE OU RÉALITÉ ?

Des enseignants et des parents déboulonnent certaines idées véhiculées par la campagne « 4 ans, c’est pas grand » en présentant comment les choses se passent dans leur classe.

 

Des « grands » bienveillants

La campagne de la CSN laisse entendre qu’il est inquiétant que des petits de maternelle se retrouvent dans une école avec des plus vieux de 12 ans.

« Dans mon école, ils ne sont presque pas en contact avec les plus grands. Dehors, on est seuls sur la cour », dit la prof Nathalie Gallant.

À d’autres endroits, les contacts sont même les bienvenus. À Saint-Jean-sur-Richelieu, Léa Gaudreault est bien contente que sa fille de 4 ans puisse côtoyer son grand frère dans la même école. Des grands de 5e ou 6e année peuvent même se porter volontaires pour aider les petits de maternelle à s’habiller, remarque-t-elle.

« Les grands sont adorables avec les petits », assure Eve Duceppe, qui enseigne à Montréal.

« Les gens s’attardent à des choses qui ont peu d’impact sur le développement des enfants », déplore-t-elle.

Les siestes bien présentes

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Photo Adobe Stock

La campagne « 4 ans, c’est pas grand » rappelle que la garderie est un endroit propice aux « siestes », laissant entendre que ce n’est pas le cas en maternelle.

Toutes les enseignantes interrogées disent toutefois laisser les enfants se reposer au moins une fois dans la journée.

« À l’automne 2017, il y a eu un exercice de feu pendant la sieste. Il y en a une qui était tellement endormie qu’on l’a sortie dans nos bras », illustre Nathalie Gallant.

Des récréations sans limites

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Photo Chantal Poirier

La campagne de la CSN indique que les petits en garderie peuvent « jouer dehors pendant de grandes périodes [...] À l’école, c’est seulement deux courtes récréations », peut-on lire dans un tract.

« Même en maternelle 5 ans, je peux passer tout l’après-midi dehors avec eux si je veux », dit Pierre Pelletier, qui enseigne dans une école de Montréal composée uniquement de groupes de préscolaire.

À Sherbrooke, le fils de Julie Bernard a même participé à une activité d’initiation au ski cet hiver, raconte-t-elle.

Jeu ou « bourrage de crâne » ?

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Photo Chantal Poirier

Plusieurs parents sur les réseaux sociaux disent craindre que les petits de 4 ans passent trop de temps assis à un pupitre s’ils les envoient en maternelle.

La garderie subventionnée est un milieu de vie qui « laisse du temps pour le jeu », contrairement à l’école, laisse-t-on entendre dans le tract de la CSN.

« L’image des enfants assis à se faire bourrer le crâne, c’est un mythe. On est loin de là », assure Nathalie Gallant, qui enseigne dans le Centre-du-Québec.

« Le programme est super bien adapté aux 4 ans », abonde Faroudja Belaid, qui enseigne à Montréal.

« On s’amuse, on a tellement de plaisir. Je n’avais jamais connu ça avant », dit Suzanne Sirois, qui a une classe de maternelle 4 ans pour la première fois après avoir enseigné en 1re année pendant 20 ans.