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Obésité et cancer: quelle société souhaitons-nous laisser?

Obésité et cancer: quelle société souhaitons-nous laisser?
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Comparativement aux autres conditions chroniques, comme les maladies cardiovasculaires ou le diabète, le mot cancer glace le sang. En effet, pendant longtemps, il a rimé avec mort.

Malgré le fait que la recherche biomédicale a fait des progrès spectaculaires et que le taux de mortalité associé à différentes formes de cancer a diminué, un diagnostic de cancer est vu bien légitimement comme une épreuve tant personnelle que familiale. Toute nouvelle sur le sujet attire l’attention.

Il en fut ainsi pour les données récentes de l’étude canadienne ComPARe, qui ont révélé que l’obésité allait dorénavant devenir la plus fréquente cause de cancer au Canada, avant même le tabac.

Bien que les médias ont, à juste titre, largement couvert la nouvelle, ce phénomène est déjà connu de la communauté scientifique.

La moitié des cancers prévisibles

En effet, des données similaires ont été publiées, entre autres, par nos collègues américains.

Ainsi, bien que certains cancers s’avèrent des accidents de parcours de dame Nature, les études nous montrent bien que presque la moitié des cancers peuvent être prévenus.

Que devons-nous faire ? Cibler l’obésité et l’excès de poids ? Pour ceux qui suivent ma chronique, vous ne serez pas surpris par ma réponse. Cibler l’obésité n’est pas la solution. Cependant, l’examen des causes premières de l’obésité nous permet de cibler les facteurs permissifs pertinents.

En effet, en ciblant l’obésité en soi, on stigmatise les gens en véhiculant le message qu’ils sont gros par leur faute, alors que nous n’avons aucune idée de leur parcours et de leurs conditions de vie.

Par ailleurs, un excès de poids n’est pas toujours néfaste en soi. Madame, si comme bien des femmes vous avez des hanches fortes et des cuisses rondes, sachez que cette graisse est protectrice, science à l’appui !

À l’opposé, si vous avez le petit bedon de l’homme sédentaire dans la cinquantaine ou de la femme postménopausée, ce tour de taille plus élevé augmente votre risque de cancer auparavant relié au surpoids et à l’obésité.

Surveiller notre tour de taille

Ainsi, il faut encore une fois véhiculer le message que nous devons surveiller notre tour de taille, et pas seulement notre poids, afin de réduire notre risque de développer certains cancers.

Pourquoi cette graisse abdominale est-elle si dangereuse ? C’est qu’elle est associée à ce que j’appelle une soupe minestrone de perturbations dans votre profil hormonal (résistance à l’insuline et hyperinsulinémie), qui inclut un état d’inflammation et qui vient stimuler la prolifération des cellules, dont celles qui vont produire certains types de cancer.

L’obésité abdominale étant en partie déterminée par des facteurs génétiques, certaines personnes seront plus vulnérables à cette forme de surpoids, mais il est important de souligner qu’une alimentation de bonne qualité et surtout la pratique régulière d’activités physiques ont un impact important sur cette graisse interne.

À nouveau, de nombreuses études ont montré qu’on pouvait faire fondre cette graisse abdominale par l’exercice, parfois sans même perdre de poids.

Il semble donc qu’il serait possible de combattre la nouvelle cause première du cancer par le mode de vie en procurant aux citoyens une boîte à outils et en travaillant à reconfigurer nos environnements et nos milieux de travail et de vie.

Immobilisme du Québec

Cependant, l’immobilisme du Québec en la matière me rend pessimiste. Notre ministère de « gestion de la maladie » ne met pas à profit l’expertise des scientifiques pour équiper les médecins de famille avec des outils scientifiquement validés leur permettant de mesurer et de cibler les éléments de notre mode de vie.

Nous n’avons même pas de données précises récentes sur la condition physique de nos enfants.

Lorsqu’on regarde le temps que ces derniers passent devant des écrans et leur niveau de sédentarité, on peut quand même présumer que le tableau est très sombre.

Laissez-moi vous prédire qu’en plus de l’obésité abdominale, du diabète et des maladies cardiovasculaires et respiratoires, les milléniaux seront affligés d’une épidémie de cancers que nous pourrions prévenir. Il sera beau le Québec de demain !

Ainsi, cette nouvelle sur l’obésité comme principale cause de cancer devrait décupler notre conviction que nous avons besoin d’un projet de société, d’une nouvelle économie.

Le Québec doit se donner les moyens et les environnements pour garder les Québécois de tout âge actifs et en forme, et, surtout, mettre la science au service de la population en évaluant l’impact de tout programme préventif afin de ne pas faire n’importe quoi. Pour le moment, je dois dire que je suis malheureusement très pessimiste.


* Jean-Pierre Després est professeur au Département de kinésiologie de la Faculté de médecine de l’Université Laval. Il est également directeur scientifique du Centre de recherche sur les soins et les services de première ligne de l’Université Laval, CIUSSS-Capitale-Nationale, et directeur de la science et de l’innovation de l’Alliance santé Québec.