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L'ultime sacrifice: ne jamais oublier...

Il y a 75 ans, le débarquement de Normandie: un moment pour saluer le dévouement de ceux qui font l'ultime sacrifice...

L'ultime sacrifice: ne jamais oublier...
AFP

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On dit qu'une personne sur trois au Canada connaît, ou a connu, un ou une militaire qui a fait l'ultime sacrifice en zone de guerre ou de dévastation. L'histoire de ma rencontre avec un ancien aide de camp du général Roméo Dallaire au Rwanda, le major Luc Racine. En ce jour du 75e anniversaire du débarquement de Normandie, il importe de se souvenir de ceux et celles qui ont fait – et qui font encore – l'ultime sacrifice. Au péril de leur vie, de leur santé physique et de leur santé mentale.   

C’est dans un petit centre commercial de l’est d’Ottawa que j’ai rencontré Luc Racine la première fois. On s’était parlé au téléphone à quelques reprises. Nous devions nous rencontrer pour parler de son implication à titre de militaire canadien au Mali.  

Une fois les politesses passées, la discussion a bifurqué. J’ai tout laissé aller. Discrètement, j’ai rangé le dictaphone. Je savais déjà que notre discussion serait plus personnelle que professionnelle.   

***  

Le major Luc Racine, vous le connaissez sans le connaître. Pourquoi? C’est un des 12 militaires qui ont servi en renfort au général Roméo Dallaire lors de l’indicible horreur du génocide au Rwanda.   

Mais nous n’avons pas parlé de ça. Pas tout de suite. Pas cette fois-là.   

Luc Racine avait pris connaissance de quelques documents que j’avais rédigés jadis à propos des derniers développements en lien avec la sensibilisation aux conséquences du syndrome post-traumatique chez les militaires déployés en zone de conflit.  

Nous avons d’abord discuté de ça.   

«Tu connais des gens qui ont servi en Bosnie?»  

Oui, lui ai-je répondu. Et à Sarajevo. Des zones de guerre épouvantables. Et lui de m’apprendre qu’au Québec, une personne sur trois a un proche qui a servi dans une zone de conflit.   

«Une réalité méconnue qui touche tellement de gens...»  

***  

C’est à Québec que j’ai pu discuter, quelques semaines plus tard, avec Luc Racine, de son déploiement au Rwanda. Dans un petit centre d’achat, encore. À la foire alimentaire.

Jamais ne m’avait-on fait un exposé aussi puissant, déstabilisant, de ce que peut être le fait de vivre avec les effets du syndrome post-traumatique. Dans le cas de Luc Racine, cela s’était traduit par une extrême difficulté à se réadapter à la vie au Canada.   

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Photo d'archives, AFP

Pour lui, le traumatisme était si grand qu’il n’avait pu trouver refuge, en quelque sorte, qu’en retournant vivre en Afrique. Quelque part, dans le chaos du conflit rwandais, Luc Racine s’était enraciné dans ce continent, sa misère, son humanité aussi.  

Le major Racine avait insisté pour m’expliquer que, malgré l’indicible horreur de ce conflit, de ce génocide, des gestes d’une grande humanité avaient été posés. Et des amitiés s'étaient forgées.   

Le major Racine n’était qu’en transit au Canada à ce moment-là. Il s’apprêtait à retourner au Mali afin d’assumer un rôle d’officier au sein de l’école de pacification de Bamako.   

Je n’ai jamais revu le major Racine. Quelques mois plus tard, en septembre 2008, j’apprenais, avec grande tristesse et stupeur, qu'il s'était enlevé la vie après avoir souffert pendant des années des affres du syndrome post-traumatique (SPT).   

***  

C’est aujourd’hui le 6 juin 2019. Soixante-quinze ans après le débarquement de Normandie, le jour J. Une journée pour nous souvenir des sacrifices qui ont été faits par des femmes et des hommes, lors de la Deuxième Guerre mondiale, certes, mais dans tous les théâtres opérationnels et les zones de conflit où certains de nos concitoyens servent.   

Au péril de leur vie, on le sait, mais aussi de leur santé mentale.    

Avec le temps, et à force de sensibilisation, les déploiements de militaires et de civils en zones de dévastation et de conflit se sont accompagnés de mesures d’atténuation en lien avec la santé mentale. Par exemple, une période de décompression avant le rapatriement au pays. Une période tampon essentielle afin de déceler les signes avant-coureurs du SPT.  

L'ultime sacrifice: ne jamais oublier...
Photo Corporal Johanie Maheu, Formation Imaging Services, Halifax

Car les militaires servent en zones de conflit, mais ils sont aussi appelés en renfort en zones de dévastation. On se souviendra des déploiements à Bam, en Iran, à la suite d'un immense tremblement de terre, ou encore en Haïti après les ouragans.   

Profitons de ce jour du 75e anniversaire du débarquement de Normandie pour nous souvenir de ceux qui ont fait le sacrifice ultime dans le passé, de ceux et celles qui sont revenus, amochés, physiquement, mentalement, et de ceux et celles qui continuent de servir encore aujourd’hui.  

***  

En l'honneur du major Luc Racine, pour son sacrifice et les services qu'il a rendus, je lui avais jadis dédié ce court texte. Il m’avait écrit à propos des conditions inhumaines qui existaient en Afrique, là où l'on exploitait le sel de gemme. Texte fictif inspiré des conversations que j’ai eues avec Luc Racine.  

Les exilés de Taoudenni  

Un paysage de désolation. L’homme se tenait là, hagard, ne sachant trop s’il devait pleurer. Devant un tel spectacle, c’eût été le comble de l’ironie que de pleurer. Il s’abstint. Dans les larmes, il y a le sel, il y a l’eau.  

L’homme porte l’uniforme. Parachuté dans tous les enfers du monde, souvent il a dû faire face à l’horreur, à l’indicible. Alors qu’il s’éloignait de son véhicule, se sachant encore approché de l’infâme, il ordonna à son assistant, un jeune officier malien, de ne pas le suivre. Devant lui, deux petits corps atrophiés, non loin de leur mère, les trois, morts de soif. Le périple des réfugiés maliens entre Taoudenni et la frontière algérienne est périlleux. Sans eau, devenue nomade, réfugiée par la rigueur du climat, cette mère a porté ses enfants jusqu’à l’épuisement, jusqu’à la mort.  

Onze en deux jours, l’officier des Forces canadiennes, qui a pourtant connu l’enfer du génocide rwandais, se trouve désarmé devant un ennemi implacable, la soif. Onze personnes mortes sur la route du sel. Le désert Tanezrouft, autrefois lieu d’une vaste mer intérieure, attire les plus démunis de la terre, on y exploite sommairement quelques gisements de sel gemme. Isolés, oubliés, volés par les tyrans des caravanes azalaï, qui chargent les plaques de sel, mais jamais ne partagent leur eau, les miséreux sont contraints à l’exil. Car ici, comme trop souvent ailleurs sur le continent africain, qui possède l’eau, possède aussi le pouvoir.  

La route est longue entre Bamako et Taoudenni. L’uniforme du major Racine est poussiéreux. Depuis plus de quinze ans, il sillonne les sentiers africains, épris de compassion pour le continent oublié. Il ne compte plus les tragédies, les morts, les singulières métaphores de cet enfer terrien. Dans l’indifférence la plus totale, il craint déjà le prochain cauchemar. On annonce une ruée vers l’or noir dans ces contrées inhospitalières. Les maîtres de la prospection ont mis en évidence quelques gisements pétroliers et l’on vient de délivrer des permis d’exploitation. Ces barons de l’or noir importent leur eau, nécessaire liquéfiant dans le procédé de prospection. Depuis peu, ils chassent les miséreux à la pointe des fusils.  

Onze en deux jours ont été trouvés sur le chemin de l’exil. Aujourd’hui, une mère et ses deux enfants, poussiéreux cadavres, couverts du sable qui tourbillonne au passage des camions-citernes.  

L’officier canadien fait son travail. Dans la lente bureaucratie des États modernes, l’exil des gueux de Taoudenni sera vite oublié. Le comble de l’ironie eût été de pleurer.