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Quelques mots à mes détracteurs trumpistes

Quelques mots à mes détracteurs trumpistes
Ana Blazic Pavlovic - Fotolia

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Il y a un peu plus de quatre ans que j’écris au Journal et que les lecteurs me font parvenir leurs commentaires sur ce site ou sur les réseaux sociaux. Certains sont encourageants et je les remercie. Ceux des défenseurs de Donald Trump le sont moins et m’ont inspiré les quelques réflexions que voici.   

Comme d’habitude, ma chronique d’hier m’a valu des mots doux de la part de lecteurs qui n’apprécient pas les jugements que je porte sur la présidence de Donald Trump. Comme leur maître à penser, ces sympathisants passent souvent directement à l’insulte personnelle et tirent sur le messager sans prendre la peine de lire le texte et d’évaluer ses arguments. C’est leur droit, comme c’est le droit des censeurs du Journal de retirer les propos qui dépassent les bornes. Des commentaires, j'en reçoit de toutes les sortes, la plupart de façon anonyme. Il y a même des lecteurs remplis de sollicitude qui s’inquiètent de ma santé mentale. Je tiens à les rassurer: je vais bien.      

Les sources et la recherche de l'équilibre   

Certains détracteurs citent des «faits» à l’appui de leur critique, mais ces lecteurs outrés acceptent béatement les faits manufacturés par un président qui reste le champion des faussetés, des tromperies, des exagérations et des mensonges. On me sert aussi souvent des interprétations colportées par les grandes gueules de Fox News, Info Wars ou autres illuminés accrochés à des théories du complot.       

On me reproche systématiquement de m’informer à des sources comme le New York Times, le Washington Post, les agences de presse, et les réseaux de télévision qui ne sont pas Fox News. Bref, on m’accuse de me fier aux meilleurs professionnels du journalisme. Je plaide coupable. Je me fie aussi au travail des politologues, économistes, historiens et autres spécialistes dont le travail est fondé sur une éthique professionnelle reconnue. Certains d’entre eux se trompent parfois, mais ils ont l’honnêteté intellectuelle de le reconnaître. Quant à moi, si je me trompe, je l’admets et je corrige.      

Outre l’insulte, mes détracteurs utilisent souvent une des tactiques d’argumentation préférées de l’actuel président américain: changer de sujet. Peu importe les torts qu’on peut relever dans une action récente de Donald Trump, ses admirateurs ne manquent pas de souligner une action—réelle ou inventée—d’un démocrate qui a fait pire. À leurs yeux, une chronique de 500 mots sur une action de l’actuel président devrait en consacrer 250 à blâmer quelqu’un d’autre, par souci d’équilibre. Ah bon.     

Des reproches de toutes sortes  

On me rappelle aussi souvent que dans les premiers mois de la campagne de 2016, j’avais été un peu trop catégorique à prédire la défaite de Donald Trump. Comme je l’ai déjà expliqué, l’erreur n’était pas le sens de la prédiction—car c’est ce que les donnée probantes disponibles suggéraient—mais le degré de certitude. La leçon est retenue: les prédictions politiques ne peuvent être que probabilistes et quiconque fait des prédictions sur des événements probabilistes se trompera un jour ou l’autre. Et aux trumpistes qui attaquent mon intégrité sur la base de cette prédiction qui ne s’est pas matérialisée, sachez que Donald Trump lui-même avait été surpris de sa victoire.     

Le reproche le plus étrange qu’on me fait lorsque je critique Trump est d’être anti-américain ou de ne pas respecter la démocratie. C’est ridicule. Faut-il dire la même chose de la majorité des Américains qui désapprouvent leur président? On me reproche d’être partisan. Étant donné que le Parti républicain est devenu le parti de Trump, c’est peut-être inévitable. Pourtant, j’ai beaucoup de respect pour la tradition du Parti républicain et, même si je ne partage pas toutes les valeurs conservatrices qui l’ont longtemps animé, je les respecte et je leur accorde une place importante dans mes enseignements.  

À propos, certains de mes détracteurs plaignent mes étudiants dont les penchants idéologiques s’éloignent des miens, qu’ils m’accusent (sans preuves) de pénaliser. En fait, les étudiants à qui j’aime le plus enseigner (et qui ont les meilleurs résultats) sont ceux qui ont des idées cohérentes et structurées—de droite ou de gauche—et qui les articulent intelligemment.     

On confond aussi souvent la notion d’objectivité avec celle d’impartialité. En tant que politologue, je dois être objectif, c’est-à-dire de rapporter les faits observables tels qu’ils sont. L'impartialité est souhaitable dans certains cas, mais lorsque des acteurs politiques posent des gestes qui vont objectivement à l’encontre des valeurs d’une société libre et démocratique, elle me paraît inacceptable.     

Sentiments et personnalisation de la politique  

Un autre reproche que mes détracteurs me font souvent est de détester Trump et de déverser ma haine contre lui dans mes textes. En réalité, les sentiments que j’éprouve à l’égard d’une personnalité politique n’ont rien à voir avec mes analyses ou mes opinions sur ses actions. Par exemple, chez nous, j’ai des rapports très cordiaux avec Jean Charest et Jean-François Lisée, mais je ne suis pas d’accord avec les deux sur tout. Admettez que ça exigerait des contorsions assez inconfortables. Il y en a d’autres, dont je tairai les noms, avec qui je suis d’accord sur beaucoup de sujets mais que je trouve peu sympathiques. En tant que politologue chroniqueur, mes analyses et mes jugements portent sur ce que les acteurs politiques font, pas sur mes sentiments envers eux.     

Les détracteurs qui me font le plus rigoler sont ceux qui souhaiteraient que je consacre mes chroniques à casser du sucre sur le dos des politiciens canadiens qui leur déplaisent. Une chronique sur la politique américaine devrait toujours attaquer Justin Trudeau. C’est l’évidence même.     

En passant, cette personnalisation de la politique, où tous les jugements dépendent du sentiment qu’on éprouve à l’égard d’un politicien, est un des principaux problèmes avec le culte de la personnalité qui entoure Trump. Un régime, fut-il démocratiquement élu, où tout est centré sur la personnalité du leader et où les normes, les traditions et les institutions s’éclipsent au profit des sautes d’humeur, des intérêts pécuniaires et des liens familiaux de celui-ci, ne mérite plus vraiment le titre de démocratie. C’est une des raisons pour lesquelles la présidence de Donald Trump est nocive, tant aux États-Unis que partout, y compris chez nous, où sa présidence est vue comme une source de légitimation par ceux qui conçoivent la politique comme lui.     

Un sport de contact  

Bref, mes chroniques et billets ne sont pas tendres à l’égard des politiques, des gestes et des paroles du président Trump. Il est vrai que je m’attarde surtout à ses manquements. (Il est aussi rare que les journaux consacrent leur une aux avions qui atterrissent sans pépins.) Est-ce qu’un traitement complet de la présidence Trump parviendrait à déterrer quelques actions qui mériteraient d’être louangées? Probablement. Il arrive même au président de lire des discours préparés par son personnel qui le font paraître, l’espace d’un instant, comme un chef d’État. Faut-il pour autant faire de lui l’égal d’Abraham Lincoln?      

Finalement, à ceux qui me diront que j’ai écrit ceci parce que je me défile ou parce que je plie devant la critique, je réponds que c’est tout le contraire. Je ne souhaite pas l’abolition des sections de commentaires et je bloque rarement des intervenants sur les réseaux sociaux (à part quelques emmerdeurs systématiques qui se croient obligés d’avoir recours à l’insulte personnelle). En tant qu’adepte à mes heures d’un sport de contact qui n’est pas pour les petites natures, je n’ai pas peur de prendre des coups quand je me lance dans la mêlée. La chronique politique est aussi une sorte de sport de contact. En me lançant dans la mêlée, j’accueille volontiers les commentaires de ceux qui se donnent la peine de critiquer mes méthodes ou la logique de mes arguments, et je suis même prêt à encaisser quelques coups. Par contre, les commentaires de ceux qui se croient obligés d’accompagner leur propos d’insultes ou d’attaques personnelles coulent sur moi comme de l’eau sur le dos d’un canard.