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Une infirmière auxiliaire devient chauffeuse de bus

Elle a quitté sa profession qu’elle adorait en raison des piètres conditions de travail

Nathalie Giguère
Photo Chantal Poirier 

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Une infirmière auxiliaire incapable d’obtenir un poste à temps complet après sept années dans le réseau de la santé a décidé de tout plaquer pour devenir chauffeuse d’autobus à Montréal.

« Je ne regrette tellement pas ! » jure Nathalie Giguère, âgée de 46 ans.

« Mais je trouve ça triste parce que j’adorais ce que je faisais. [...] Globalement, je suis vraiment mieux où je suis », nuance-t-elle.

Poste à temps plein, horaire de travail stable, congés payés... Les avantages des salariés de la Société de transport de Montréal (STM) sont nombreux comparativement à ceux des hôpitaux, énumère cette ancienne infirmière auxiliaire.

Après sept ans dans le réseau de la santé, cette mère de trois enfants âgés de 14 à 21 ans a quitté sa profession pour aller conduire un autobus, en mars dernier.

« Je n’avais pas le choix, je ne pouvais pas vivre avec un salaire de temps partiel », dit la femme de Repentigny dont le revenu est devenu insuffisant après une séparation.

Embauchée en 2011 à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, Mme Giguère dit avoir été « barouettée » sur tous les étages (clinique externe, périnatalité, urgence, etc.)

Boucher des trous

« Tu bouches des trous. Ça prend une grosse capacité d’adaptation tout le temps », ajoutant qu’elle ne pouvait jamais prendre de pause.

Malgré son expérience, Mme Giguère n’a jamais réussi à obtenir un poste à temps complet. Et les heures supplémentaires étaient rares dans son département.

« J’ai appliqué sur plein de postes, j’étais toujours la 90e sur la liste ! » déplore-t-elle.

Au bout de quatre ans d’un remplacement en clinique externe, la désillusion l’a frappée. Puisque le poste a été aboli, on l’a transféré à l’équipe volante.

« Je me suis dit : ‘‘Je suis un pion, un matricule, un numéro. Je sais que je faisais bien mon travail, je suis une passionnée.’’ Mais, quand ils n’ont pas le choix, ils vont te tasser ! »

Depuis son arrivée à la STM, Mme Giguère a un horaire stable de 40 heures et des congés de maladie payés.

« Si je dépasse d’une minute, je tombe en temps supplémentaire. À l’hôpital, j’en ai donné des heures », compare-t-elle.

Autre univers

Elle travaillera de nuit cet été, mais elle a espoir d’obtenir un poste de jour dans un an.

« Je suis libre dans mon autobus, c’est moi qui dirige. J’ai l’impression d’aller reconduire les gens au travail ! » rigole-t-elle.

Bien qu’elle aime sa nouvelle vie, Mme Giguère déplore l’état du réseau de la santé.

« C’est sûr que si j’avais eu des conditions de travail normales, je ne serais pas partie », dit-elle. Je suis dans un autre univers totalement. Mais, j’aime beaucoup ça ! »

« Inacceptable », dit une présidente d’un syndicat

Seulement 36 % des infirmières auxiliaires dans le réseau de la santé ont des postes à temps plein, déplore un syndicat qui réclame un changement majeur dans l’organisation.

« C’est inacceptable. [...] Chaque fois qu’on en perd une [infirmière], c’est extrêmement douloureux pour le réseau », réagit Nancy Bédard, présidente de la Fédération interprofessionnelle des soins (FIQ), un syndicat qui représente des infirmières auxiliaires.

« On ne peut se permettre de perdre une professionnelle en soins si on veut changer le cours des choses », dit-elle.

Selon les données 2018 du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), 36 % des infirmières auxiliaires au Québec ont un poste à temps complet. Toutes les autres travaillent à temps partiel et complètent avec des heures supplémentaires lorsqu’elles le peuvent.

« Un désastre »

Pourtant, le MSSS reconnaît que certaines régions sont « en difficulté de recrutement et en grand besoin de main-d’œuvre dans ce domaine. »

Selon la FIQ, 30 % des jeunes infirmières auxiliaires quittent le réseau après trois ans, notamment en raison des conditions précaires. D’autres complètent leur semaine de travail dans des magasins ou des restaurants.

En 2019, la FIQ visait pourtant que 50 % des infirmières auxiliaires soient à temps plein.

« C’est un désastre », dit sans détour Mme Bédard au sujet de l’objectif.

Au niveau des conditions de travail, les employées à temps partiel n’ont pas droit à des congés de maladie payés ni aux jours fériés.

Question d’idéologie

Selon Mme Bédard, une question « d’idéologie » au MSSS explique ce faible taux de postes à temps complet.

« On conteste leur place, on a des difficultés qui nous empêchent d’aller de l’avant, dit-elle. Il y a quelqu’un dans la machine qui donne du trouble. »

Elle s’encourage toutefois, car la ministre de la Santé, Danielle McCann, semble ouverte à régler la situation.


► L’infirmière auxiliaire s’occupe entre autres de prendre les signes vitaux et de préparer et donner les médicaments. Elle ne peut faire l’évaluation complète d’un patient sans la supervision de l’infirmière.