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Heureux lecteur!

Visite du collège Régina Assumpta
Photo d’archives, Pierre-Paul Poulin Il faut s’affranchir de la culture de l’écran.

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Samedi dernier. J’étais à l’aéroport Paris-Charles-de-Gaulle. Direction Montréal. Dans la zone d’attente, je regarde les autres passagers. Une chose m’intriguait. Combien lisaient un livre et combien semblaient hypnotisés par leur téléphone ? À première vue, ils étaient 25 % dans la première situation, et 75 % dans la seconde.

Ce qui m’intéressait, surtout, c’est leur regard.

Sans trop caricaturer, les premiers semblaient happés par leur bouquin alors que les seconds donnaient plutôt l’impression d’être hypnotisés par leur écran.

Écran

On les voyait, avec leur pouce ou leur index, faire défiler mécaniquement l’écran, à la recherche, peut-être, d’un article à survoler, d’un courriel à lire ou à relire, ou plus probablement, perdus dans le vide, comme s’ils ne parvenaient tout simplement pas à décrocher leur regard de leur téléphone.

Sans en faire une théorie générale, je crois que les personnes plongées dans leur livre étaient plus heureuses.

Écoutez Les idées mènent le monde, une série balado qui cherche a éclairer, à travers le travail des intellectuels, les grands enjeux de sociétés.

Qu’on me permette de confesser un souvenir. Longtemps, il y a eu à l’aéroport de Montréal une librairie. Certes, aujourd’hui, on vend encore des livres au kiosque Relay, mais ce n’est pas la même chose. J’avais grand plaisir, avant de prendre mon vol, à flâner dans cette librairie, et mon père, qui souvent m’accompagnait avant mon départ, se faisait un plaisir de m’offrir deux ou trois ouvrages pour le vol et le voyage.

C’était notre rituel, avant d’aller prendre un verre puis de traverser la sécurité.

Le livre papier, me semble-t-il, est aujourd’hui le dernier vestige d’un monde où l’homme préférait se concentrer plutôt que se disperser. Qui lit un livre ne peut pas faire mille choses en même temps. Il ne peut pas cliquer sur un lien, consulter ses courriels, espionner son ex sur Facebook ou tweeter frénétiquement. Il doit lire, tourner les pages. Au mieux, il peut sauter un chapitre s’il s’ennuie. C’est permis, mais on ne saurait en abuser !

Surtout, le livre active notre imagination, presque automatiquement. Il réveille notre intelligence.

Le livre permet aussi de s’arrêter. Il nous incite à une forme de méditation active. Sauf exception, on ne peut pas lire sérieusement en marchant, alors que nos contemporains textent systématiquement au volant. Il faut s’asseoir, ou se coucher, changer de rythme, et même se donner le temps d’entrer dans l’ouvrage.

Car on ne traverse pas un chapitre comme on lit un article ou on fait défiler les photos d’un compte Instagram. J’oserais dire que le lecteur habite le monde différemment du non-lecteur. Je ne crois pas me tromper en l’écrivant.

Bonheur

Dès lors, comment multiplier les lecteurs ? Aucune baguette magique n’y parviendra. L’école pourrait et devrait se donner pour mission d’inculquer le goût et l’habitude de la lecture aux nouvelles générations.

Mais au-delà de cette espérance raisonnable, dans mes moments d’optimisme, je me dis que l’homme de notre temps finira par se lasser de la culture de l’écran et des névroses qu’elle génère. Alors, il retrouvera le chemin de la bibliothèque et de la librairie.