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Un président au-dessus des lois

Un président au-dessus des lois
AFP

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Dans une entrevue au réseau ABC, le président Trump a admis ouvertement qu’il accepterait volontiers l’assistance d’un pays étranger à sa campagne de réélection. Ce serait illégal, mais cela importe peu pour lui.  

On se croirait dans un épisode du Parrain où la fin (écraser l’adversaire) justifie tous les moyens, ou encore dans une république de bananes où le chef d’État invente les règles au fur et à mesure et ne ressent aucun besoin de s’en excuser. Le baromètre éthique de l’administration Trump est à zéro. Ce n’est pas normal.  

Dans cette entrevue avec le chef d’antenne du réseau ABC , George Stephanopoulos, qui sera télévisée dimanche et dont quelques extraits ont été diffusés, le président Trump a indiqué que si une source étrangère lui offrait des informations compromettantes sur un ou une adversaire politique, il n’hésiterait pas à s’en servir. Il ne se sentirait nullement obligé de rapporter cette source au FBI. Il n’y a rien de mal, selon lui, à utiliser de l’information, peu importe la source et les moyens pris pour l’obtenir. Après tout, dit-il, c’est ce que tout le monde fait. Quand on lui signale que c’est faux et que, par exemple, le candidat Al Gore avait signalé au FBI que sa campagne avait reçu du matériel volé à son adversaire, Trump hausse les épaules.   

Quand on lui rappelle que le directeur du FBI qu’il a lui-même nommé considère l’utilisation de telles informations comme illégale, il insiste: «le directeur du FBI est dans l’erreur.» En fait, c’est Trump qui est dans l’erreur. La loi électorale est très claire et la présidente de la Federal Election Commission, Ellen Weintraub, a pris soin de rappeler à tous: «Je veux que ce soit 100% clair pour le public américain et pour tous ceux qui cherchent à se faire élire à des charges publiques. Il est illégal pour toute personne de solliciter, accepter ou recevoir quoi que ce soit de valeur en rapport avec une élection américaine. Ce n’est pas un concept nouveau.»  

Rien de mal...   

Bref, le président a rappelé en entrevue qu’il n’aurait aucune hésitation à enfreindre la loi si l’occasion se présentait. Il n’y a rien là, prétend-il, car tout le monde le fait de toute façon. Évidemment, il cherche d’abord à protéger sa légitimité en enrobant d’innocence les gestes potentiellement illégaux commis par sa campagne de 2016 en rapport avec l’assistance que lui a apportée la Russie. Si le procureur Mueller n’a pas pu établir hors de tout doute raisonnable que les rapports entretenus avec la Russie atteignaient le seuil de complot criminel, son rapport expose néanmoins plusieurs actions qui indiquent que sa campagne a bel et bien sollicité, accepté et reçu des contributions de valeur (dont plusieurs résultaient d’actes criminels poursuivis comme tels par Mueller).  

Pourquoi Mueller n’a-t-il pas poursuivi la campagne pour ces gestes? La naïveté, l’incompétence et l’ignorance des lois des principaux intéressés semblent être leurs excuses principales. Un président en exercice ne peut toutefois pas plaider l’ignorance des lois qu’il a prêté serment de défendre. Il peut encore moins les enfreindre sciemment, ce que Trump s’est dit habilité à faire. Cet épisode rappelle la fameuse citation de Richard Nixon, qui avait affirmé à Robert Frost pour défendre ses actions dans l’affaire du Watergate: «Quand c’est le président qui le fait, ça veut dire que ce n’est pas illégal [...] par définition.»    

Au-dessus des lois  

En plus d’exposer le mépris du président Trump pour les lois lorsqu’il est question de ses propres actions et de ses propres intérêts, cet épisode montre jusqu’où il est prêt à aller pour défendre la légitimité de son élection et attaquer celle des enquêtes qui ont été faites sur son compte. Dans son discours, l’ingérence russe a commencé par ne pas exister. Maintenant que tout le monde sait que la Russie s’est bel et bien immiscée dans la campagne et que l’équipe de Trump connaissait et approuvait cette assistance, Trump cherche à tout prix à en minimiser l’importance, y compris en soulignant qu’il n’hésiterait pas à récidiver. Manifestement, dans son esprit, les lois ne s’appliquent qu’aux autres.  

On me reprochera sans doute d’avoir entamé ce billet en évoquant une histoire fictive bien connue sur une famille du crime organisé. Ceux—ils sont nombreux—qui ont déjà fait le parallèle entre le comportement de Donald Trump et celui d’un parrain de la mafia n’ont pas manqué de relever l’extrait de l’entrevue où Trump, pressé de questions pointues et bien ciblée par un interviewer peu complaisant, qualifie ce dernier de «little wise guy», sans doute pour dérider sa petite taille et dénoncer son ingéniosité impudente, mais tout le monde sait bien que l’expression «wise guy» est très prisée des personnages interlopes.   

Le baromètre éthique à zéro  

En entrevue à Fox News aujourd’hui, Donald Trump a tenté de rétropédaler, en repoussant évidemment tout le blâme sur les épaules de son adversaire Hillary Clinton, mais cela n’effacera pas ce qu’il a dit à Stephanopoulos. Est-ce que ça aura des conséquences pour lui? Probablement pas, car ses partisans semblent prêts à tout laisser passer.   

Avec Donald Trump, les attentes éthiques sont tellement basses que ses partisans auront tôt fait de récupérer à leur compte les faibles excuses qu’il a concoctées pour défendre cette nième dérogation aux normes et aux règles d’éthique qui devraient gouverner la conduite de tout titulaire d’une charge publique.   

Et ce n’est pas tout. Cet épisode désolant aura permis de reléguer à l’arrière-plan deux autres scandales, qui touchent sa conseillère Kellyanne Conway et sa secrétaire aux Transports Elaine Chao , qui devraient normalement suffire à faire dérailler une administration «normale». Mais la situation actuelle n’est pas normale.   

* * *  

Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM